Mes cahiers / [Maurice Barrès]. 01. T. 1, 1896-1898 MES MEMOIRES p3 Chapitre i : j' entreprends de raconter les heures qui me sont demeurées fidèles dans la vie, au milieu de tant d' autres qui sont parties loin de ma vue, loin de mon coeur. J' ai bien envie d' étaler maintenant sur un banc du parc toutes mes richesses, toutes les images que j' ai gardées de mon enfance, de ma jeunesse, mon trésor de rêveries, de jolis visages et de songeries dans ce crépuscule. Il ne s' agit pas que je peigne des tableaux, je suis las de tout cela, mais je désire connaître quels enseignements j' ai su tirer de ma vie, comment j' ai mûri et si j' ai progressé. J' aimerais me rendre compte par moi-même des expériences saines ou malsaines que j' ai enregistrées. Je m' aperçois qu' au jour le jour j' ai désiré que ma vie fût un poème et que pour qu' elle me fît plaisir, pour qu' elle me plût, je me suis tenu comme un bon ouvrier à l' envers de la tapisserie, travaillant avec joie et sans repos, p4 sans jamais aller l' admirer. Il n' est pas sûr que j' aie ainsi créé une belle tenture, mais il est certain que je n' ai pas cessé de m' efforcer. à propos des mémoires de Lyautey. - je vous ai lu en rentrant. Quel document, étonnant de jeunesse. Accent de vérité. Vous peignez vrai et vous êtes vrai avec vous-même. Ce sont bien là vos parents et leurs moeurs ; ce sont bien là les sentiments que vous éprouvez. On s' intéresse à cette galerie de tableaux et à l' allégresse que vous éprouvez à la parcourir. Quel profond français, vous faites, quel gentilhomme. Il saute aux yeux que vous avez trouvé dans cette galerie l' art de commander et, en surcroît, l' art et le goût de plaire, qui est une part de votre commandement. Vous détestez les mufles. Vous désirez croire qu' une bonne naissance empêche d' être mufle. Mais, vous et moi, nous savons bien que non. Il y a des mufles avec les plus beaux noms. En outre, nous savons qu' il y a des gentilshommes sans naissance. J' aime les beaux lignages. Ce sont des arbres chargés d' exemples et comme les grands arbres de la forêt ils aident la forêt à se faire. p5 Cependant je n' ai pas mon esprit exactement orienté comme le vôtre. J' aime : la beauté, la grâce, la sainteté, le génie, l' héroïsme, et comme je sais bien qu' ils ne naissent pas tout seuls, j' aime les ordres religieux, l' armée, les églises, ce qui est générateur, ce qui encadre. Je n' ai que faire de ceux qui sont de la chair de cimetière, mais des hommes comme vous qui inscrivent leur pensée sur la carte du monde, qui modifient la forme des royaumes et les moeurs des nations. Vous pensez que si je dis que j' ai eu de l' amitié secrète pour un Jaurès, dont je repousse les idées, mais qui avait une flamme... Lyautey enfant ajoutait à sa prière : " je vous remercie de m' avoir fait naître dans la meilleure catégorie sociale, et français. " qu' est-ce que tu ajoutes ? Lui disait sa mère. " je suis content d' être né lorrain et français. " Lyautey me raconte comment, en 1867, il a encore entendu M. De Rutans, vieux gentilhomme lorrain, à l' entrée de l' empereur d' Autriche et des archiducs ses frères, crier en agitant son mouchoir et en contenant ses larmes : " vivent les ducs de Lorraine ! Vivent nos princes ! " p7 chapitre ii : petite enfance mes quatre grands-parents. Un quart d' Auvergne, trois quarts de Lorraine. Les miens avaient tous les idées de la bourgeoisie de 1830, mais ils considéraient que l' empereur Napoléon Iii avait sauvé l' ordre. C' est d' ailleurs l' opinion que j' ai entendu exprimer dans le particulier par la plupart des républicains qui déclamaient publiquement contre l' empereur. Quant à ma mère, elle ne faisait pas du tout de politique. Je suis d' une famille où toutes les femmes sont pieuses et trouvent du plaisir à l' église ; où tous les hommes reconnaissent dans le baptême, la première communion, le mariage et la mort, la noble et bienfaisante autorité de l' église. Je mourrai avec son appui. Je ferai mienne la phrase de J. -J. Ampère à son lit de mort : " qu' y a-t-il là pour l' éternité. " p8 je suis né en 1862. Ces années 60 sont pour l' énergie française le point le plus bas de sa courbe. Une époque de profonde dépression. Cela commandait mon rôle. Je crois que cette époque-ci est une des plus intéressantes qu' il y ait eu et je pense que je m' y suis placé d' une bonne façon pour la connaître. Cependant je n' ai pas l' intention de la peindre. Mon projet est de me rendre compte à moi-même de mon expérience et d' en faire profiter des jeunes gens de mon espèce. Je voudrais tirer la moralité de la vie, et pourquoi ne parlerais-je pas en toute liberté ? l' incident du ver luisant. -je me rappelle qu' un soir d' été dans les herbes mêlées d' orties... c' est un de mes plus lointains souvenirs. C' est un geste que j' ai renouvelé une multitude de fois au cours de ma vie, toujours avec la même ardeur de curiosité et toujours avec la même vénération triste devant la part chétive qu' il y a au centre de nos attraits. Je voudrais maintenant saisir ce que j' ai trouvé derrière les illusions, derrière les lueurs. J' ai pourtant des images plus lointaines encore. Ai-je deux ans, trois ans, je me rappelle qu' on m' avait donné des étoupes de soie teintes de vert, de jaune, de violet, de toutes les couleurs, quel incroyable attrait, je les caressais. Il est difficile de rendre intelligible p9 le battement de coeur, le bien-être de l' oeil, la joie de possession qu' un enfant éprouve de ces petits trésors. C' est l' origine de la volupté. Corps féminin, qui tant es tendre, poli, souef, si précieux je me rappelle une étroite petite pièce qu' on appelait l' office, très propre, ouverte sur le jardin par une large fenêtre qu' envahissaient les arbres et l' abondante lumière, un petit coin tout parfumé de l' odeur du miel qui m' attendait pour mon goûter et où se glissaient trois, quatre abeilles ou guêpes redoutables et charmantes. Je me rappelle mon angoisse absurde du crapaud sur qui j' avais jeté une pierre et j' avais fui. Exactement Caïn. Exactement un chien quand il a cassé la patte de son compagnon de jeu et qu' il a monté l' escalier en rasant les murs. Au grenier, la chambre des livres. Et dans son coffre-fort, mon père avait les mémoires de mon grand-père. Je me suis souvent demandé d' où venait à ma mère cette petite bibliothèque qui m' a formé et limité car je n' en suis jamais sorti. J' y vois quelques livres de dévotion recommandés certainement par les jésuites de Nancy. p10 J' aurais voulu que mon père m' apprît les sciences. Mais je n' étais pas fait pour les comprendre. Nous restions seuls à la salle à manger. Il fumait et moi je lui demande : " y a-t-il à Charmes beaucoup d' élèves de l' école centrale ? -pourquoi ? " me dit-il en riant. Et moi, j' étais confus d' être surpris en péché d' orgueil. aux bêtes. -et je voudrais, au seuil de ces mémoires où j' espère bien ne pas les oublier, leur dire ma gratitude amicale. Si j' essaye de me rappeler mon enfance et de repasser par les premières impressions de ma vie, elles me paraissent fort semblables à celles que j' ai pu observer chez un grand nombre de charmantes bêtes, des chiens surtout, avec lesquelles tout au long de ma vie j' ai vécu. J' étais demi-pensionnaire chez M. Morel au petit collège de Charmes ; j' y étais de beaucoup le plus jeune élève et Mme Morel voulait bien m' y apprendre mes lettres. Je me rappelle toujours avec un vif déplaisir le mélange de pommes de terre et de carottes que l' on y servait fréquemment, avec une vraie volupté l' effet d' une bande d' ombre le long des murs par un plein jour de soleil et la joie de laper de l' eau en passant auprès de la fontaine des gens d' armes sous la côte, la bonne odeur de miel. p11 Chaque fois que j' ai eu des bêtes, je me suis préoccupé de leur nourriture. Je m' excuse de ces images sans âme. Je n' offre jamais un morceau de sucre à un petit chien absurde et ravi sans songer à ces premiers temps d' enfance animale. J' entends les parents ou grands-parents, leurs voix qui m' appellent et qui sont aussi bien qu' un point d' appui, une source d' inquiétude. Mais laissons ces premiers temps, ces lueurs dans la forêt, ces sensations entrecoupées. Quelques-unes de ces impressions ont, je crois, continué d' agir sur mon esprit tout au long de ma vie. Au milieu de ces impressions quasi animales qui furent mon initiation terrestre, la voix de ma mère, son sourire, ses caresses, ses longues histoires dont je comprenais le chant plutôt que le récit, m' ouvraient un ciel. Elle eut une voix d' espérance, de joyeuse annonciation, une jeune voix qui chante toujours l' orgueil d' élever un garçon et me prédit tous les bonheurs, tous les succès, tous les plaisirs qui me plairaient pourvu que je m' en montre digne. la lecture de Walter Scott. -et j' ai pour ouverture à toute la part divine de ma vie une lecture qu' elle me fit interminablement p12 de Richard Coeur De Lion en Palestine une fois que j' avais eu la fièvre muqueuse. à cette minute, mon imagination s' empare de quelques figures ravissantes qui ne doivent jamais plus me quitter, les jeunes femmes qui sont des anges, l' orient, allaient dormir au fond de mon esprit avec l' harmonie de la voix de ma jeune maman pour se réveiller à l' heure de mon adolescence. la toussaint avant la guerre de 1870. - ma mère continuellement malade était soignée presque toute l' année à Strasbourg dans la fameuse maison tenue par les soeurs de la toussaint et ma soeur et moi, tour à tour, nous lui tenions compagnie, et le reste du temps à Charmes avec mon père ou parfois tous quatre à Strasbourg. Une maison immense, cette toussaint, toute traversée dans ses trois étages de corridors qui s' enfuient à l' infini et d' où surgissaient soudain des religieuses que je confondais avec les anges. Mes premiers souvenirs sont pleins de leurs voix gentilles, de leurs noms charmants ; et puis du vol des cigognes, autres archanges de l' air. Quelquefois j' allais voir l' horloge de la cathédrale, l' ours du jardin zoologique et les gâteaux, mené par ces dames parfumées. Je recueille les images qui subsistent en moi de cette période. p13 Je suis couché à plat ventre sur le parquet de la pièce qui est aujourd' hui mon cabinet de travail et j' y lis (dans les débats) tout le procès du prince Pierre Bonaparte. Avec quelles couleurs éclatantes et tragiques leurs deux noms demeurent au fond de ma mémoire ! Je demeure curieux de voir la petite maison d' Auteuil ; je suis encore sensible à cette marche rapide du prince sous les insultes ; bien plus tard, trente ans plus tard, quand j' ai appris que Victor Noir était vosgien, j' ai imaginé avec plaisir qu' on pourrait me donner des détails sur lui. Naturellement, je ne suis pas allé les chercher, pas plus que je ne me suis informé si la petite maison d' Auteuil existait encore. C' est un attrait qui subsiste en moi, indépendamment de moi, sans adhésion de ma raison, sans adhésion de tout mon être, une survivance, le legs d' un mort, un lambeau de brocart sous la poussière de mon grenier. leurs figures, le cloaque, je rattache tout cela à la lecture que je faisais en 1869 du procès du prince Pierre Bonaparte. Pourquoi est-ce à lui que j' étais favorable ? L' orgueil du nom ? Je pense que les récits durent me persuader. Tout cela mince, chétif, sans portée particulière, insuffisant à nous rendre compte d' une vie qui, telle quelle, a eu sa courbe propre et qui ne s' est intéressée qu' à certains aspects de la vie. Est-ce dans ces minces expériences que je crois que je me suis p14 formé ? Nullement. Je ne les raconte que pour obéir à l' usage, comme ces veilleuses qui achèvent de briller dans les ténèbres d' où je suis sorti, sans les éclairer. Je dois tout aux moeurs de la Lorraine, tout à sa position historique et géographique, ce qui fit que je suis pareil. Je m' impatiente d' indiquer ces traits d' enfance. Où mènent-ils ? Ce qu' il est intéressant de connaître, ce sont les habitudes, les impulsions de toute cette Lorraine et de cette Alsace telles qu' elles allaient être confirmées et exaltées par la guerre de 1870, telles que nous allions les reconnaître et les respecter. La Lorraine a une mission et elle propose à chacun de ses enfants qu' il la remplisse. Je crois que ces conditions géographiques, historiques, politiques sont toujours puissantes, en Lorraine, mais elles allaient l' être prodigieusement parce que mes premières impressions allaient me plonger dans une des crises lorraines. On ne parlait pas expressément de la Lorraine. On ne parlait pas davantage de l' empereur. Mais on vivait dans l' idée qu' il y avait eu un grand homme et qu' il y avait des invasions et que de Paris on devrait bien régler des problèmes qui, pardieu, étaient inconnus à Marseille. Quand nous sommes tous assis dans l' église, chacun avec ses pensées, à quoi p15 pensons-nous en commun ? Nous ne voulons pas être allemands. La principale pensée religieuse, chez nous, à Sion, partout, est patriotique. D' où cela nous vient-il cet amour de la France ? Regardons au sortir de (l' église), la maison des loups. Cela nous vient de là et puis du fonds éternel. Nous sommes orientés vers le soleil. Callot et Claude Gellée vont à Rome et Hugo à Virgile. C' est la Lorraine qui m' a donné les idées par lesquelles à mon insu d' abord, puis consciemment j' ai été gouverné. p17 Chapitre iii : la Malgrange. Le lycée arrivée à la Malgrange. -j' avais lu et relu le beau prospectus où il y avait une vue du parc, des grilles et la façade du château ; on m' avait expliqué le joli uniforme que je porterais, tout cela excitait mon imagination. Le train avait un peu de retard. Je tambourinais sur la vitre de la salle d' attente en chantant : " partons, partons. " mes parents s' étonnaient tout de même un peu de cette naïve impatience de les quitter. Et par la suite, quand je me plaignais, ils devaient quelquefois me la rappeler. Je ne me doutais pas du gouffre où je courais. Je reconnus l' avenue, nous passâmes la grande grille, nous nous trouvâmes dans un petit parc sur le devant de la façade ; tout était bien conforme au prospectus, il y avait d' autres voitures, d' autres familles, d' autres enfants. Mes parents profitèrent du moment que je causais avec un petit camarade et s' en allèrent à la dérobée. Je me retournai, les p18 cherchai. J' étais seul. L' enfer commençait. Odeur des couloirs, sonorité des dalles, désolation des dortoirs, le soleil sur les feuilles mortes et bientôt la pluie et les rhumes d' octobre, de novembre. Je revois tout cela avec mon absolue incapacité d' élève et ma faiblesse épouvantée en récréation. J' avais dix ans, je savais lire, écrire, et mon catéchisme. Rien de plus. Tout petit enfant j' avais été chez les religieuses et durant la guerre au collège. J' avais des culottes serrées au-dessus des genoux par un élastique. Cette mode, je ne sais pourquoi, parut inadmissible, indigne d' un interne. Je me trouvais dans la situation excentrique d' un caniche qui parmi d' autres caniches a une casserole attachée à sa queue. Tous ses congénères lui tombent dessus. J' étais couvert d' engelures, de névralgies et de coryzas et bien incapable de me soigner ou préserver. Enfin je ne comprenais absolument rien... en sorte que mes jours se passaient dans la terreur et dans l' attente de la nuit pour pouvoir pleurer dans mon lit en pensant à la vie de Charmes. Les fleurs, les papillons, et les martins-pêcheurs, le parfum des oeillets et des roses, le chant des rossignols et des fauvettes, la joie des enfants et la bonté des femmes... c' est la série scintillante et puis il y a la série grave, la série brune, brune... le règlement strict eût exigé que j' allasse en huitième. C' est en huitième que commençait p19 alors l' étude du latin dont je ne savais pas le premier mot. Mais tenant compte de l' empêchement absolu qu' avait été la guerre on m' admettait en sixième où étaient les enfants de mon âge. C' est une décision pleine de bon sens et de bonne grâce, mais quelle stupeur pour moi d' entendre ces récitations de rosa, la rose, de amo, amas, amavi, amatis, dont je ne comprenais en aucune manière le sens et qui sonnaient à mes oreilles comme des mélopées énigmatiques, affolantes. Ces longues rapsodies de la dixième année ont amassé pour moi derrière toute rose une rumeur, un fond de désespoir qui amplifie ses parfums et sa beauté. Comme (on) embête l' innocence dans le monde ! J' aimais les offices et le dortoir. C' étaient mes solitudes. Au dortoir je pleurais, aux offices je m' aperçois maintenant que j' étais rempli d' une magnifique poésie. Qui croirait qu' un enfant de dix ans récitait avec ivresse les psaumes de la pénitence. J' ai toujours souffert d' une sensation d' isolement. Je dis souffert et isolement. Mais ces deux mots devraient être ouverts et tout leur paquetage étalé sur ce papier. D' abord, est-ce souffrance ? C' est parfois simple et dur constat. Parfois même j' éprouve de ce fait de solitude une espèce de volupté. Je me frotte contre. Dur contre dur. Seul dans le monde, soit ! Qu' est-ce que cette solitude ? Il n' est guère de minute, si je me réveille la nuit, que je n' en prenne conscience et cela p20 va de l' épouvante à la résignation. Au dortoir du collège, gamin de dix ans, je pleurais tous les soirs. Et maintenant encore, la nuit, immobile, je songe dans cet océan de dangereuses ténèbres. à tous les âges, quel remède ? Aucun ne vaut le sommeil. à cette heure je suis complètement dégagé de ces histoires-là. Je dis à ce petit garçon : " que voulez-vous, mon ami ! C' est la vie ; vous en étiez dès ce moment un privilégié, vous ne l' avez pas su, vous avez été prodigieusement malheureux, sans raison suffisante, c' est le fait de votre sensibilité un peu particulière qui par ailleurs vous a rendu service dans vos travaux littéraires, c' est la racine de votre aptitude artistique. " je sais que je suis toujours pareil à ce petit garçon, mais ni lui, ni moi ne m' intéressent dans leurs particularités. Je ne saurais dire à quel moment m' est venu ce détachement à l' égard de ma jeunesse. Je sais que ma solidarité avec elle s' est indéfiniment prolongée. Tous mes premiers livres sont nourris des émotions intenses de mon internat. sous l' oeil des barbares en est un écho. Je crois que la guerre a contribué beaucoup à remettre à leur juste place ces souffrances et à me faire me blâmer moi-même de les avoir ressenties à un tel point. Je pense aussi que le cours de l' âge y est pour beaucoup et qu' il en advint de moi comme de combien de Jeannot, j' ai beau me nommer toujours Barrès et Maurice, que reste-t-il en moi de cet ignorant petit garçon ? p21 Il en reste plus que je ne semble dire ? Eh bien ! Que tout cela s' apprête à mourir. Après quatre années de Malgrange, j' allai au lycée. En toute franchise je dois dire que je ne conserve un bien bon souvenir ni de cette maison-ci ni de cette maison-là. Mais du moins la Malgrange était bien située, on y sentait le cours des saisons. J' y suis une fois retourné avec plaisir ; il ne me viendrait jamais à l' esprit d' entrer dans les bâtiments... devais-je devenir leur pareil ? J' y répugnais et n' en étais guère capable. Trop faible, trop timide, prodigieusement imaginatif, désireux d' un autre monde. Mais quel monde ? je n' avais pas de modèle de ce que j' aspirais involontairement d' être. ma prédestination n' intéressait personne, n' était soupçonnée de personne, ni de mes maîtres, ni de mes parents, ni de moi-même et je n' avais qu' à tâcher de devenir un collégien. Singulière irritation contre le nigaud Lagneau. Cependant quand j' eus seize ans il m' arriva une grande chose, je fis la connaissance des esprits avec lesquels je devais passer ma vie. Il faut dérober les livres, les lire en cachette. p22 Mes nuits d' été, à l' aube, au dortoir, comment je lisais les livres de la bibliothèque nationale... Roméo. les mauvais caractères. C' était le théâtre sans décor, dans une grange. Le ver luisant devenait papillon, les couleurs divines se levaient, la rosée... j' ai retrouvé cela au printemps de Provence, quand la route de Mirabeau à Pertuis est divine de fleurs de pêchers, d' amandiers... mes maîtres. -ils n' ont rien éveillé en moi. Ils m' ont bien ennuyé pendant huit ans. Je ne leur en veux pas. Moi-même étais-je pour eux quelque chose d' amusant ? On parle toujours du pauvre enfant au collège. Eh bien ! Le pauvre professeur ! Ai-je su leur rien témoigner d' aimable ? Laissons mes griefs. D' autre part, j' ai rencontré bien des jeunes gens de cet âge difficile de dix à dix-huit ans ; ai-je su agir sur leur esprit ou même les intéresser ? Ai-je désiré les intéresser ? Je ne vaux pas mieux ni aujourd' hui ni jadis que ne valaient mes professeurs. Je ne les accuse pas. Je me borne à constater que, sauf erreur, je ne leur dois pas un moment d' émotion féconde. Je vais dresser le compte des grandes minutes d' acquisition de ma vie : 1. Quand ma mère me lut ce premier p23 volume de Walter Scott et par la suite toutes les fois que j' ai lu Walter Scott. Walter Scott m' a donné cette charmante idée fausse que j' ai toujours eue des femmes, me les représentant comme des créatures idéales qui n' ont aucune de nos passions matérielles. C' est ma musique à moi. 2. Ce dimanche matin où je suis allé au petit château de Florémont près du cimetière et où je lus dans le fossé les trois mousquetaires et les girondins. 3. La bibliothèque de ma mère, un peu en cachette. 4. Les livres de Bonay. la vocation. Les jardins d' Adonis. -une émotion profonde, c' était de planter une pensée, un coucou et de les voir périr. J' ai planté des jardins d' Adonis, j' ai élevé des chenilles et fait éclore des papillons, j' ai collectionné des insectes. Tout cela est resté au seuil du mystère. Aujourd' hui encore je bénéficie de mes émois d' enfant. En égypte je me suis ému devant le scarabée en retournant sur lui ma crainte et ma vénération p24 premières. Au Liban je me suis dit : mais moi aussi j' ai planté ces jardins d' Adonis ; l' éveil d' un papillon, combien ça me remplit de songes et d' enthousiasme. J' étais sur le point d' avoir une éducation profonde de l' âme. Il fallut aller au collège. J' y connus le chagrin. Pour rien. Huit années perdues. J' allais redoubler au quartier latin. p25 Chapitre iv : à vingt ans. Ma formation littéraire qui donc a tort quand je suis si mesquin. Est-ce mon éducation bourgeoise ? Sont-ce mes maîtres du collège et du lycée ? Ou de naissance n' étais-je point formé pour m' aller placer aisément à un point élevé ? Je n' écartais rien, je ne soupçonnais pas qu' il pût s' agir d' autre chose que du plaisir d' un nom retentissant. Soyons justes, l' estime des maîtres et des connaisseurs, bref des cénacles, m' importait fort. Et ce que je voulais, c' était bien une belle qualité de notoriété. Une maîtresse, la gloire, mais tout de même que c' était court. Par quelles étapes suis-je arrivé à quelque progrès dans cette question ? La faiblesse de mon enfance et de ma jeunesse a été de ne pas connaître d' hommes supérieurs. C' est d' eux que j' avais soif et faim. Il n' y avait même pas de notables, de hauts types de civilisation. Il n' y avait pas de grands coeurs. Un jour Maurice Valentin m' a appris p26 qu' à Paris on voit des grands hommes et qu' on se rend compte que leur mérite n' est pas inaccessible. Je n' en ai pas vu au début. Et surtout je n' ai pas su en voir. Pourquoi je voulais Paris et la vie d' écrivain ? Aucune raison claire et forte, une invincible orientation, comme l' oiseau. Mais nulle raison raisonnable, nulle idée claire de mes lendemains, pas même un plan de travail. C' était mince, mais invincible. pour quitter Charmes, la page du martinet. -la chenille elle-même un jour dans l' année cesse de traîner à terre et reçoit des ailes. Nul être qui n' ait sa chance. Si l' oiseau est emprisonné, une seconde les vitres s' ouvriront. C' est la saison nouvelle. Au printemps, les martinets, que l' on appelle surtout des hirondelles, envahissent la Lorraine où ils multiplient avec une rapidité prodigieuse leurs infatigables tournoiements. Ces petites bêtes ont des ailes si longues qu' elles ne peuvent pas marcher et si pour quelque raison elles sont à terre, et ne trouvent pas une pierre où grimper pour reprendre leur élan, elles meurent sur place, si intactes qu' elles soient. Quand je lisais la belle pièce de Baudelaire sur l' albatros, je me disais : nous en avons ici de ces héros p27 de petite taille par milliers. Mettez-moi un caillou, jetez-moi par la fenêtre. arrivée à Paris. -c' était l' âge des illusions. Qu' est-ce qu' on entend par là ? Je continue de m' émouvoir de tous mes chocs avec la vie et à me faire le jour, la nuit de folles imaginations. Je crois même que moins sensible à la superficie des êtres, à leurs paroles je me fais d' eux à l' occasion, une idée plus grave, plus bienveillante et plus profonde. Et si je vais invariablement à la solitude c' est par sensibilité. à vingt ans. -quand j' arrivai à Paris, royauté de Hugo, mais un roi de fait, installé par sa (...) à la force du talent. Sa pièce de vers en tête du tombeau de Théophile Gautier, ça c' est des coups qu' on ne pardonne pas. Elle leur criait bien autre chose que la supériorité de l' auteur : leur néant. Et ainsi chaque fois. On ne pouvait l' attaquer comme font les élèves du maître, ou les valets à l' office, le blaguer, l' épier... les plus raisonnables d' entre eux aimaient distinguer qu' il n' était pas intelligent : " oui..., comme l' Himalaya, " rectifiait Leconte De Lisle. p28 Hugo. -son prestige sur nous était fait de sa gloire plus encore que de son oeuvre. Une gloire sacerdotale et charlatanesque. Quelle vie il acceptait et s' était organisée ! C' était l' ancêtre et le prophète du régime, au milieu d' une génération de blagueurs. Cependant la gentilhommerie du pair de France subsistait sous le poil broussailleux du radical-socialisant. Et de son oeuvre s' exhalait, ce que l' on peut voir encore aujourd' hui, quelques-uns de ces accents de profonde songerie qui firent à Virgile la réputation d' un sorcier. Et plus loin encore je songe aux vieux cultes naturistes. Dans le train de Versailles à Paris, les mères le priaient de bénir leurs enfants, et les femmes les plus brillantes au pied de cette gloire avaient les rêves dont profita Booz. Laissez tomber le vieil ouvrier, ceci, cela, c' est un mage. C' est alors que nous avons commencé d' aimer pour toujours, car on n' aime qu' une fois. Notre goût pour Hugo. Je vois qu' on n' a pas encore fini d' épiloguer sur le " bête comme l' Himalaya " . Nous savons que le génie de sonorité chez Hugo était supérieur au génie de réflexion. On voudrait que je préférasse Ronsard à Hugo. Mais j' ai fini par m' apercevoir que j' aime Charles D' Orléans, Villon et Musset. C' est quelque chose qui me plait beaucoup p29 que les poèmes de Charles D' Orléans aient été découverts et puis édités dans un petit cénacle où se formait Stendhal. Le bon père Martin, le professeur Vincent Chalvet, en même temps qu' ils donnent au jeune Beyle l' un le goût de Shakespeare, l' autre des notions d' histoire, donnent la première édition de ses poèmes, celle de 1803. Si j' aime Stendhal, c' est parce qu' il " transpose les gestes de la vie réelle dans des régions imaginaires. " son Julien Sorel est un mauvais garçon, comme Villon, c' est possible, mais il vit dans les idées ; son Mosca, son Fabrice filent dans la musique. L' homme de génie, c' est celui qui nous donne ce dont nous avions besoin et qu' un autre ne pouvait pas nous offrir. Le plus misérable individu s' il nous offre un verre d' eau quand nous mourons de soif est un grand homme, un bienfaiteur. Omettre était la méthode, le secret principal de l' esprit de Leconte De Lisle. Il me disait qu' un poème ne doit rien exprimer que d' utile et qu' il doit pouvoir se terminer par c. Q. F. D. Mais c' est surtout dans sa vie que cela était sensible. Il eût bien voulu gagner de l' argent. Il mit son honneur à ne pas écrire au rappel ; à ne pas faire comme Baudelaire et il lui parut préférable de toucher une pension de Napoléon ! Il craignait les discordances et il donne ainsi du caractère à son oeuvre et à sa physionomie. à ses yeux du moins. p30 Il louait l' unité de la mort et haïssait les discordances de la vie. Un moine. Trois des pièces que Leconte De Lisle préférait : la verandah. le coeur de hialmar. le sommeil du condor. Baudelaire. -je n' aime pas une oeuvre trop aimée de tous. J' aime ce que disait Descartes : scientia est velut mulier : si casta apud virum maneat, colitur, publica vilescit. la science est comme une femme, il faut qu' elle soit réservée. Je n' aime pas parler de ce qui me tient à coeur. Il faut qu' il y joue des rayons et des ombres. Traînée en pleine lumière devant tous, non. En ce temps-là, ayant écrit un article sur le bonheur de Sully-Prudhomme, je reçus du poète une lettre de remerciement qui me fit grand plaisir. Ayant remarqué l' heureuse influence de cette lettre sur mes sentiments et qu' elle me confirmait dans ma haute estime à l' égard du poète, je résolus de produire un effet semblable chez les personnes qui, dès lors, commençaient à me consacrer p31 des articles et n' espérant pas mieux faire que mon illustre correspondant, je m' inspirai étroitement de sa lettre dans toutes mes réponses. On allait à la vitrine du marchand du boulevard Saint-germain admirer la vieillesse du roi David gravée par Bracquemont, d' après le tableau de Gustave Moreau et que Gabriel Sarrazin admirait si fort que ses amies se cotisèrent pour la lui offrir. J' ai beaucoup aimé cela et les préraphaélites que je découvris successivement dans des revues d' art, dans des recherches assez difficiles chez les photographes et au cours de voyages à Londres. Puis je sentis que je me nourrissais de sucreries, et cette sensation fut si forte qu' elle me dégoûta des primitifs italiens que les esthètes avaient copiés et dont je ne sus pas sentir la vigueur ni les mystérieuses ambitions. ma formation littéraire. -comment toute ma vie j' ai été sur une fausse piste par désir de me nourrir l' esprit. Et puis par le goût de l' harmonie sans pensée. C' est l' entre-deux qu' il m' eût fallu, l' élan léger. Les développements trop lourds de Taine et la rhétorique de Hugo sont bien beaux mais à mettre dans les assises de l' édifice. p32 Il faut prendre le vol. Et alors je vais où m' appellent ces signes d' amitié que je reconnais bien. Saadi-le seul auteur qu' à certains jours, en vieillissant, je trouve plaisir à lire, un La Fontaine dont les marges ne sont pas maculées, ni les couleurs ternies par les doigts de notre enfance scolaire, -raconte que cette rivière irrésistible, au début de son cours et quand elle écartait les roseaux de sa source, en quelques coups de pioche on la pouvait détourner... quels sont les coups de pioche qui m' ont détourné de la voie la plus probable et d' être notaire, médecin, ingénieur, fonctionnaire ? (l' enfance des hommes célèbres.) mes livres. Un chapitre à la Montaigne. Là repose un feu inextinguible. au moment de l' homme libre. bien souvent, je me suis demandé ce que pensait le prince André quand il va mourir et qu' étendu sur le champ de bataille et regardant le ciel il songe au néant de sa vie, oui, je me suis demandé le sens de cet épisode saisissant de la guerre et la paix, car enfin, moi aussi peut-être je gâche l' étoffe de mes jours et je mésuse de la vie. Et ce que Tolstoï croit qu' a pensé alors le prince André, je l' ai trouvé dans ce qu' un paysan p33 russe, dans un mémoire authentique, rapporte du profit qu' il a trouvé auprès du vieillard d' Iasnaïa Poliana : " cher, très cher Léon Nicolaiéwitch, écrit ce paysan au lendemain de la mort de Tolstoï, c' est à toi que je suis redevable de ma nouvelle naissance spirituelle... tu ne m' as pas dit comment je devais vivre, tu m' as dit seulement que chaque homme est libre, qu' il peut et qu' il doit organiser sa vie le mieux possible, comme il l' entend, sans considération pour la façon dont ceux qui l' entourent vivent eux-mêmes ou apprécient sa façon de vivre, sans se laisser déterminer par tout le patrimoine spirituel que chaque homme tient en héritage du passé... " cette phrase me donne la clef, me révèle l' illumination du prince André devant la mort. Il y a là toute une part que j' admets, et c' est ainsi qu' un jeune homme posait le problème, mais pour trouver sa liberté, il s' appuya après quelques recherches sur ce patrimoine même qu' il tenait en héritage du passé et que Tolstoï réprouve. en Italie. -la souffrance, l' expérience trop précoces m' avaient donné une " intelligence à faire peur " . C' est l' expression qu' emploie Henry James parlant des conversations que j' eus avec lui à vingt ans, à Florence. Je lui expliquai la vie. Plus tard, j' ai laissé cela en jachère parce que je me suis préféré dans p34 les minutes où je regarde les êtres un peu au-dessus de leur tête pour voir le type dont ils sont un symbole et dont ils me donnent l' idée. J' avais une lettre pour Henry James. Je le trouvai dans un hôtel sur le quai de l' Arno. Il me reçt avec la il me reçut avec la plus charmante grâce et me conduisit via Garibaldi chez Vernon-Lee où je connus Carlo Placci. Bien des années, après, j' ai lu une lettre qu' il écrivit à cette époque et où il parlait du jeune M. B. " intelligent à faire peur " . Cette épithète m' a beaucoup frappé et j' ai essayé de la comprendre. Je nous ai revus déjeunant via Tornuaboni et moi lui expliquant tous les hommes dont il prononçait les noms, avec cette froide lucidité qui est peut-être dans mes goûts et à laquelle me disposait ma jeune malice de lorrain ébloui par certaines supériorités et vivement dégoûté par les amas de sottises et de mensonges d' où elles émergent. H. James me vantait Lemaître : " eh ! Lui disais-je, il écrit avec une souplesse et une grâce extraordinaires. Mais qu' écrit-il ? Ce qui est l' ordinaire des jugements dans les conversations de jeunes professeurs, de jeunes écrivains. Encore le fait-il sans courage vrai, habilement. Il exprime des points de vue, mais de lui-même n' en a pas ; c' est un penseur sans portée. " autant que je me rappelle, ces anglaises étaient athées avec délices. Leur culture dépassait de beaucoup la mienne. p35 J' étais dans un milieu préraphaélite. Quand je veux prendre une idée de ce que fut la vie des Browning à Florence je pense que j' en ai respiré là quelque chose. confessions. -je souffrais de quelque chose de mesquin, de subalterne où l' élan de mon imagination était gêné, irrité. C' était insupportable au matériel et au moral. Cela refroidit, ratatine. Mais il ne suffit pas que je grimoule. Qu' est-ce qui me faisait plaisir et me délectait ? Cela il faut que je le dise. p37 Chapitre v : ma vie politique ma vie politique : je ne pouvais pas me contenter d' une vie facile, du jeu facile de mes aptitudes littéraires et des satisfactions peu à peu d' un cursus honorum. j' ai voulu sentir la difficulté. Ma mère avait tant souffert de rester à Charmes. J' ai péché par excès d' efforts sur moi-même. Jusqu' à l' absurde, je me suis contraint, maltraité. à quoi bon ces victoires sur moi-même. Une grande affaire, la grande affaire aura été pour moi de trouver dans ma vie active, parlementaire, électorale, bref dans la politique de quoi nourrir mon imagination, ma sensibilité, mon âme. Il ne me suffisait pas de m' y distraire, de m' y employer et dépenser. Il fallait que j' y reçusse quelque chose. J' y parvins par intermittences seulement. Souvent j' y souffris de sécheresse, de dispersion, de confusion. Mais dans quelle vie y a-t-il parfaite unité, équilibre constant ? Et ces nostalgies au milieu des besognes parfois, peut-être, me furent utiles. Peut-être la politique et le parlement me furent-ils des p38 milieux favorables qui m' enrichirent. Faut-il l' unité ? Ne sera-ce pas, pour un tel que je suis, la mort ? Il s' agit d' aimer ce qu' on est obligé de faire, et dans mon cas, d' une manière incroyable de complication, ce qu' on s' est obligé de faire. Car c' était ainsi, je m' étais obligé à faire un métier dont j' avais horreur et il me fallait l' aimer, ou vraiment être perpétuellement mécontent de moi et stupide à mes propres yeux, il fallait distinguer en lui de quoi l' aimer. J' y réussis. Je désirais sentir ma vie sans contradictions, ne pas être divisé, tiré à quatre chevaux, être un pour moi. ma littérature et ma politique devaient se correspondre, se compléter, s' harmoniser puisque j' avais de l' une et de l' autre le même besoin spontané, puisque j' étais allé à l' une et à l' autre sans le vouloir, d' un élan fatal. à la surface elles se contredisaient et me divisaient. J' ai fait l' unité. à moins que plus simplement je n' aie accordé mon art désintéressé avec mon ambition intérieure. C' est mal dit. Accordé mon goût du beau avec mon goût du succès. pendant mes campagnes électorales. -dans ces réunions, dans ces études, quand j' avais p39 à prendre connaissance des besoins d' un si beau pays, quand j' y pouvais déployer mes facultés d' étude et d' imagination, il me venait un absurde et misérable désir de porter ailleurs mon regard et mon désir. Je me sentais atrocement seul et rempli d' aspirations inexprimables. Je rêvais de solitude, de paysages primitifs et incultes. J' en ai gardé toute ma vie un désir constant de changer de nom, de recommencer une existence inconnue. J' ai passé mon temps à être excédé de moi. à de nombreux moments, j' ai senti la grandeur de la vie inculte, je l' ai appelée, ou plus exactement j' ai rêvé de renoncer à me posséder, de livrer mes compartiments, de délier mes gestes, de m' engloutir sous les sensations. le boulangisme. -au moment du boulangisme, je n' eus pas le sentiment de ce que peut et de ce que doit un esprit qui s' attache à une grande vérité. Je m' ébrouai avec allégresse en violence d' approbation et de réprobation. Je goûtai profondément le plaisir instinctif d' être dans un troupeau. Je dirai même que j' avais la foi. Mais faute d' un puissant travail, je restai dans la superficie, dans les propos des journaux. Je ne sus pas dégager la symphonie d' une vie. p40 J' admirais Naquet. J' étais ébloui par Laguerre. Je le demeure. Ce fait d' un peuple acclamant... je ne l' ai pas approfondi. Tous ces longs mois sont recouverts par le flot. Quelques îlots émergent. Une soirée, à la rotonde, où je vis le succès ultime pour le père la victoire... je les voyais tous redresser la tête et s' emplir de sentiments allègres et vertueux. Comme nous modelions les âmes ! J' avais plaisir à me dire : je suis de cette race des artistes. Au lendemain de mon élection (la première au Ier arrondissement, 1906) je suis allé passer quelques jours à Domremy. Affreuse installation. C' était pour y chercher une digne énergie vitale. Sorte de démarche grave, me placer sous un signe beau et noble, en secret. Je me rappelle surtout une après-midi, seul, couché dans l' herbe près de notre-dame de Bermont, je voyais toute cette charmante vallée de la Meuse. Je sentais un bonheur profond et un scrupule, un conflit en moi ; saurai-je satisfaire, cultiver quand même les hautes parties de mon être. Je percevais à mon insu qu' il serait bien de faire cette fusion de mon plaisir (d' être élu) et de mon travail. J' aspirais à cette unité. Mais ne m' en faisais pas une idée claire, pas même une préoccupation avouée. Cela se bornait pour moi à un problème de temps ; trouverai-je le p41 temps de travailler ? Et pourtant à mon insu naissait en moi une âme ; elle n' avait pas de corps. Je ne devais lui trouver un corps que vers la guerre. (peut-être la campagne des églises). p43 Chapitre vi : après la mort de mes parents état mystique où je me trouvai après la mort de mes parents. Comment je connus la plaine de Sion. Je ne puis dire que j' aie pensé, senti que je n' étais pas seul. J' ai su que j' étais eux et que c' était ma destinée, ma nécessité de les maintenir aussi longtemps que je pourrais, comme un nageur qui sauve les siens jusqu' à ce qu' il s' engloutisse avec eux, ou trouve une barque. De là les amitiés françaises et mon nationalisme. Je me foutais de l' univers dès l' instant que j' étais d' accord avec cette mémoire, et bien sûr d' être dans notre sentiment tel que je l' interprétais. Ce point sur cette eau obscure me donne ma juste mélodie. Cette eau si profonde où l' oeil étranger ne peut indiscrètement pénétrer, dont rien ne peut troubler le sentiment au milieu d' une nature muette, en glissant elle me chuchote ce qui s' accorde avec les pulsations les plus vraies de mon coeur. Pourquoi me plaît-elle, me donne-t-elle une p44 émotion si puissante et vers laquelle secrètement je me retourne, cette vallée du Madon, à la ferme de Maxévoid, au village de Xirocourt, sur la place plantée d' Haroué ? Cette eau lente d' octobre au ras des prairies, sous une arche de pierre, c' est beau comme un oiseau qui plane sur un immense ciel gris. Tout mon passé m' assiste et mes sentiments essentiels m' entourent sans me faire souffrir. Je n' ai rien près de moi que mes morts, des êtres enrichis pas mes songeries. C' est dans l' église de Charmes, à la messe que l' on dit pour les morts le lendemain de la fête patronale ou bien le 2 novembre que je comprends le mieux mes racines. J' y suis venu enfant avec ma mère, dans cette église. J' en connais l' histoire. Quand j' étais enfant, quelque chose occupait ma pensée, le vitrail des trois morts et des trois vifs. Je ne lui donne pas ce sens-là. Voilà des morts qui accostent des vivants. Ils leur adressent une supplique. Laquelle ? Ils ont besoin de quelque chose. De quoi aurai-je besoin quand je serai mort ? C' est aussi la (...) de ceux qui apparaissent après qu' ils sont morts. Ce ne sont pas des morts muets. Ceux qui durent après qu' ils sont morts, ceux qui apparaissent, ceux avec qui l' on cause. Et moi qu' aurai-je à dire ? p45 Quels sont les morts que les vivants rencontrent, les morts qui ne soient pas totalement des morts et dont nous entendons les voix ? Je cherche dans Charmes. Je cherche en remontant depuis chez moi la grand' rue. Qu' y a-t-il là qui puisse entrer dans une autre vie et y devenir vivant, efficace et dont elle m' aura de la gratitude ? Quand je rentre de la petite ville à ma maison par le chemin qu' enfant je suivais, je n' ai plus ce mystère, ce désir du bain et de la fontaine, ce sentiment d' une épaisseur d' âmes tout autour de moi. Les choses de la vie me sont claires et le mystère est allé plus loin. Il y a quelque chose de parti : le ver luisant. La plus lointaine image qu' il y ait dans mon coeur, c' est ce ver luisant que j' ai vu dans le fossé de la route en allant chez moi. Je n' ai pas demandé la lune, j' ai demandé le ver luisant qui s' éteint dans la main. Je n' ai jamais eu de déception. J' ai vu que l' éclat qui m' avait attiré s' évanouissait dès que je tenais l' objet en main. L' académie et le parlement, l' Espagne, l' Asie, le Rhin, la gloire autant que je l' aie approchée, et bien d' autres objets, sitôt que je les possédais, perdaient ce feu brillant qui m' avait attiré, mais en place, je trouvais quelque chose de grave et de grandiose où j' étais dépassé, insuffisant et qui pouvait, si j' avais p46 la force d' y fixer mon attention, fournir d' importantes réflexions. C' est le jour de mes soixante ans, à la minute où j' ai publié l' itinéraire de mon grand-père J. -B. Barrès, que m' est venue l' idée d' écrire, moi aussi, mon itinéraire. J' y ai pensé deux, trois ans, le temps d' achever d' autres travaux. Qu' allais-je dire de mon enfance ? C' est un temps où mon esprit ne se reporte jamais. Là ne sont pas mes sources. Ce n' est pas là que j' ai pris ma vie. Ce qui me remplit, m' émeut, m' attriste, me contente, ce que je regretterai en mourant de laisser inachevé ne provient pas de ce bon petit garçon follement timide, épouvanté et malheureux que j' étais. Et même ne provient pas de mes chers et respectés parents qui m' ont fait toute ma conception de l' honneur et de l' honnêteté mais non mes attachements et mes curiosités. Si je cherche les raisons de ma formation, je les trouve dans mon milieu de naissance, dans ma petite ville, dans les événements de la guerre, dans la conception lorraine. Mon imagination avait été nourrie et orientée par Strasbourg, Sainte-Odile, Sion, le château d' Andlau et je ne cesse pas de construire avec ces beaux éléments une idée dont j' étais à la fois l' auteur et le disciple. mes rapports avec la Lorraine sont d' un mariage, je la crée et je me crée. p47 je n' ai pas cessé de cultiver, d' inventer, de créer en moi cette Lorraine intérieure, par le roman que je me faisais de cette idée perpétuellement caressée. Plus tard au cours de ma vie, j' ai bien souvent remercié le ciel de cette fortune que j' aie eue d' être lorrain et non pas de Nancy, que les fonctionnaires nuancent, dénaturent, ni des Vosges trop enfermées dans leurs hivers et dans leurs forêts, mais de cette petite ville ducale et dans cette position si hasardeuse de poterne avancée. Qu' y a-t-il de vrai en moi parmi tous les semblants auxquels de bonne ou de mauvaise foi je me prête ? Il y a mon sentiment des pays lorrains. Cela est réel, jaillissant et créateur en moi. Mais ai-je enveloppé cette force intérieure d' un silence assez prolongé, assez fréquent. L' ai-je écoutée comme il eût fallu, d' une manière exacte. Car enfin qu' était-ce que cette aspiration sous forme de souvenirs ? Je crois que j' ai souvent péché par abus de la volonté. à cette date de 1893 n' aurais-je pas dû accepter la leçon des événements ? Pascal attire là-dessus notre attention. Mais quels sont les événements qui viennent de Dieu ? Il y a aussi : " aide-toi, le ciel t' aidera. " Mme De L... me le disait ainsi : " vous n' êtes peut-être pas fait pour la politique. " cette phrase m' entrait dans le coeur comme p48 un poignard. N' aurais-je pas mieux fait de multiplier des livres comme les déracinés. c' est un problème que j' ai agité toute ma vie. Les hommes et les paysages qui m' ont occupé toute ma vie, il m' est impossible de les voir aujourd' hui dans la première maigreur qu' ils eurent il y a un demi-siècle dans mon esprit. Je puis retrouver quelque chose de leur aspect de jadis. Mais il faut en prendre mon parti, je mêle à ce qu' ils furent, à ce que je fus, ce qu' eux et moi nous sommes devenus. Très vite pourtant la Lorraine existait pour moi. Le chapitre de l' homme libre est de 1888 au plus tard. J' avais vingt-six ans. Où se fit cet éveil ? Je n' en ai pas d' idée claire. Il m' est arrivé une singulière aventure. Je me suis aperçu que je m' étais imposé une vie que je n' aime pas. J' ai marché vers l' horizon pour y saisir quelque chose qui n' y existe pas, j' ai fait des efforts bien conçus en vue d' habiter un jour un palais de délices parfaitement chimérique. Quelque chose est vrai, la poursuite d' une certaine note juste qu' il s' agit de dégager en soi, de composer et d' exprimer. Quelque chose est faux : qu' il y ait aucun plaisir dans la notoriété. Grande parole de Lamartine : ce n' est pas pour vous, monsieur, que j' écris. Et moi à cet autre : je vous défends de me lire. p49 Que de fois j' ai formé le rêve de recommencer ma vie ! Non pas d' être à nouveau un Barrès de vingt ans. Je rougis de ce garçon-là, je n' y veux plus penser et j' aimerais cent fois mieux entrer au cloître que retourner dans une chambre du quartier latin. Un jour d' été j' ai dîné avec Paul Bourget au quartier latin et passant dans l' ombre devant les cafés et les restaurants violemment éclairés, il disait : " que j' aimerais être un de ces jeunes gens, pauvre comme j' ai été, et recommencer de vivre. " et moi je l' écoute avec étonnement. Ce n' est pas de cela, ce n' est pas d' être jeune que j' ai soif, mais d' être un autre, de n' être pas moi dont j' ai épuisé les ressources. Cinquante années se sont accumulées entre moi et ce petit garçon. C' est un mur épais de ténèbres. Pourtant à certains moments mes sentiments d' alors furent si forts qu' ils ne se laissèrent pas recouvrir et qu' à travers cinquante années je m' aperçois encore. Je respire le froid terrible du réveil et de l' eau glacée-la leçon que je ne sais pas-la récréation où tous se précipitaient-le dégel dans les cours-le mal de dents-et surtout la récitation des psaumes de la pénitence. Je n' ai jamais eu besoin d' autres idées que celles où j' ai baigné de naissance. Grâce à elles, j' ai toujours su parfaitement quelle p50 était la vérité. Mon nationalisme n' a été que leur expression, leur clameur et leur frissonnement. Quand vint l' affaire Dreyfus, mon père était mort. Je crois que tout ce que j' ai dit à cette heure était de chez nous. Lavisse ne s' y trompa pas. Le jour où je lui fis ma visite de candidat, il me dit : " je reconnais chez vous tout ce que j' ai vu à Nancy, je ne voterai pas pour vous. " je lui dis combien je pensais qu' il devait souffrir de marcher avec des ennemis de l' armée. Ma mère m' écrivit une lettre inoubliable. Ayant lu mon article de Rennes sur Picquart, elle me dit qu' elle était allée le relire au cimetière près de la tombe de mon père. Je n' y vais jamais sans songer à ce tableau. De mon expérience propre, qu' est-ce que j' ai dégagé en outre ? J' ai compris que lorsqu' on se trouvait en présence d' un esprit supérieur il fallait chercher le point de contact que l' on pouvait prendre avec lui. Ne prenons pas aisément notre parti de n' être pas d' accord avec le génie. J' ai cherché à me compléter avec ce qui ne me faisait pas horreur ; à m' harmoniser plus large et plus haut. J' ai développé en moi le bon sens qui est très puissant dans ma famille et je suis content de savoir la portée qu' il faut lui donner. Descartes pensait qu' il nous vient de Dieu, qu' il ne peut pas nous tromper, parce que Dieu ne saurait nous tromper. p51 Le bon sens, je l' ai employé à retenir le bon. J' écoutais les meilleurs à la chambre et secrètement je les aimais. Je ne le disais guère ou rien que d' un mot. (cela par fausse idée de l' impuissance à se faire entendre). Mais je faisais mon être intérieur. Je portais au dedans de moi-même un trésor. Mon bon sens est de Dieu. C' est le bien-être de la tombe où je vais goûter l' éternité avec tout ce que j' ai de meilleur. Ici je suis soustrait à la dispersion vulgaire et mon coeur paisible emplit ma poitrine, cependant qu' un autre moi-même chante les grands chants que j' aimais, la mélodie infinie de mes sentiments, la musique qui répondait à mes désirs. 1ER CAHIER, JANV.-SEPT. 1896 p55 Vasari raconte qu' un jour, dans la chapelle Sixtine, il trouva le divin Michel-ange absorbé dans son travail, peignant avec fougue dans un coin obscur, et pour s' éclairer, ayant une lanterne sur la tête. -mais, lui dit Vasari, ce que tu peins là, personne ne le verra. -qu' importe, répondit Michel-ange, Dieu le veut. Verlaine est mort le mercredi 8 janvier 39 rue Descartes, chez Mme Krantz qu' il n' aimait guère, car tout son amour était pour Esther la fille du trottoir. Ses goûts ! La cour Saint-François. Verlaine. Son bon ange (Mme Krantz), son mauvais ange (Esther). Le bon ange, ouvrière de mérite à la belle jardinière, a été danseuse. La veille de sa mort, Verlaine vit la perruque blonde. Il se plut à s' en coiffer. Cependant le bon ange avait de terribles colères. Elle disait à Verlaine : " moi, je ne prends pas des pantalons p56 pour m' en faire des nichons. J' en ai des vrais... " Esther s' étant présentée à la porte, elle fit une scène atroce. Verlaine disait : " j' en ai assez, qu' on me laisse mourir en paix. " Montesquiou fit à ce bon ange un sermon : " vous remplissez une tâche sublime, votre rôle sera immortel, vous soignez le grand poète Paul Verlaine. On sera obligé de vous le retirer. " Verlaine dans sa dernière nuit tomba de son lit. Elle ne put le relever. Il passa la nuit à terre. C' est de cela qu' il mourut le lendemain à sept heures du soir. Je le cherche dans ce même moment dans tout le quartier. Au 19. Il habite le 39. J' allai chez les marchands de vin. " on le connaît bien. Ah ! Si on croyait tout ce qu' il dit. Mais on sait bien qu' il parle, ça n' a pas d' importance. " à l' académie rue saint-Jacques, mon mot " Verlaine est à la mort " émut, on m' envoya au Procope. Le patron venait d' être prévenu et il était allé lui fermer les yeux. Je rentrai au 39. J' y trouvai Montesquiou et le cadavre. Stupeur du quartier, le jour de l' enterrement. Quel changement. Tout ce beau monde et le représentant du ministre pour ce poivrot qui vivait chez une fille ! Mme Krantz m' a dit : " j' employai si bien votre argent ! Je lui avais acheté un bel habit complet à la samaritaine (? ). Il est là tout plié. " cela est vrai. Elle fit bon emploi de l' argent. p57 Au moment où on allait enlever le corps, le jour de l' enterrement, elle dit : " on a pris le livre de piété de Verlaine. Si on ne le rend pas tout de suite, je fais un scandale sur la tombe. " c' était quelqu' un qui avait voulu un souvenir. On le rendit. Avant l' église, elle dit encore : " si Esther vient, je fais un scandale. " on lui dit : " non, vous avez eu Verlaine toute seule. Votre rôle a été admirable. Il faut faire des sacrifices. Vous ne pouvez pas exiger qu' Esther n' entre pas à l' église. L' église est pour tous. " elle accepta. Mais de ma place je voyais cette terrible figure de grenouille, face plate, large, convulsée par la douleur qui se tournait, surveillait la porte. à côté d' elle, deux autres filles, si canailles ! Ah ! Les trois pleureuses inoubliables. Au cimetière, elle se penche sur la fosse : " Verlaine ! Tous les amis sont là. " cri superbe. Et voilà pourquoi il l' aimait. Il fallait bien qu' elle eût quelque chose, cette naïveté, ces cris d' enfant. Dans la chute d' un ange, Lamartine parle de ces peuplades qui reviennent sur la tombe des morts et leur disent : " ceci s' est passé... et cela... et cela ! ... " peu avant, sa dernière sortie fut de dîner avec un président de république sud-américaine. à quatre heures il était prêt, l' enfant ! Il trépignait d' aise quand Yturi vint le prendre. Après les écrevisses fortement relevées, p58 il se pencha et avec ses yeux malins : " je me sens jeune, ce soir. " et plus tard : " me suis-je bien tenu ? " le lendemain de la mort, il y eut dans l' éclair un bon reportage. Verlaine ne vaut pas Pascal. Mais il a l' accent. Cela nous a plu dans un temps où il fallait redonner l' honneur à la vie psychique. Buvait-il ? Du vin blanc, de nombreux apéritifs ; il était bien rare que cela l' amenât à l' ivresse. Il était mithridaté. N' est pas alcoolique qui veut ! C' est-à-dire que les organes sont plus ou moins un bon terrain. Verlaine était tout imbibé d' alcool. Il avait l' habitude de venir chez Vanier, pour faire ses petites visites, pour emprunter un louis. Vanier lui fit comprendre que ces secours l' ennuyaient, il parlait violemment, grossièrement ; on pouvait croire que c' était un créancier qui réclamait son dû, M. Vanier lui fit comprendre qu' il eût à se retirer. Il lui adressa alors une lettre où il disait finement (car il avait de la finesse dans l' orgueil) que plus tard il serait l' honneur de la boutique. Fils d' un capitaine du génie et d' une mère dévote qui communie ; petit-fils d' un notaire. p59 Cette prison bienfaisante, cette humiliation qu' il faut louer. C' est lui qui un jour prêtait son habit à Coppée. Celui-ci le rendit avec une tache de sirop. Il aurait bien pu le faire nettoyer, dit Verlaine. Guigou. Comment il ressemblait à Murillo. à mon départ pour l' Espagne, cette journée de Marseille. (ce joli groupe Bouchor, Maurras, Tellier. Des vrais français. à mettre en recul à la fin de l' article...) son amour pour Zurbaran. La visite du musée de Marseille avec lui. Pas l' âpreté de Tellier ; de la candeur. De bons ouvriers, incapables de snobisme, d' ambition sotte. Cette population de la banlieue est anarchique. Je regarde les types, les noms écrits au-dessus des boutiques : ils viennent de toutes les provinces de France. Un individu qui est là depuis vingt ans constitue une vieille famille de la banlieue. En outre, ils stationnent aux portes de Paris. p60 Cette population anarchique aspire à s' unifier ; de là ses emballements sur un homme, cette impressionnabilité. Sans tradition, sans attache, chacun d' eux se guette, court où son voisin court. Le boulangisme y fut inouï. Ils avaient trouvé, ces dépaysés, le moyen de penser d' accord. En Lorraine, ma dernière circonscription, le servage, le plus dur servage, ne fut aboli qu' en 1789. De cette opposition, comme s' éclaire la psychologie des électeurs. Ce 23 janvier 96, j' ai à causer avec Cunéo D' Ornano. Comme j' y vais à huit heures, à sa porte je le rencontre qui, pressé, rentre en retard. Il me dit : cela m' ennuie parce que mes petits Napoléon, Laetitia, m' attendent pour dîner. Rien de plus touchant, d' un pittoresque qui fait rire-et me charme, vieux bonapartiste- quand je pense : Napoléon, qui a peut-être quatre ans, et Laetitia en petite fille. Je vois de grands becs de fauvette noire et cela s' appelle Napoléon, Laetitia. Ils ont l' air de jouer aux soldats, aux princes. Tu seras le roi ! Mais à vingt ans ce nom qui veut dire : tu seras César ! Quelle nécessité de se suicider. p61 Ce 28 février 1896, cinq jours après mon échec du premier tour, j' ai une pénible impression de trouver dans les journaux les mêmes amis qui m' ont appuyé et qui cette fois recommandent Sautumier, s' excusent en quelque sorte auprès des électeurs. C' est juste. En me faisant battre je leur fais du tort. Deux signatures pourtant font défaut : Cluseret et... le 22 février, samedi au soir, veille du scrutin Neuilly-Boulogne, je passe au figaro et je demande un appel aux électeurs en ma faveur. Emmanuel Arène, qui est là, à qui avec quelque gêne j' ai serré la main, s' offre à le faire. Et je pars, et le lendemain je lis de sa rédaction : " M. B. Qui le premier, si courageusement a dénoncé les chéquards, etc., etc. " des journaux de province le reproduisent et gravement disent : le journal réactionnaire félicite M. Barrès d' avoir dénoncé de vrais républicains, etc. à huit jours de distance, j' ai envisagé mon échec : je n' ai eu que des voix personnelles. Les partis constitués ? Je ne me réclamais que du socialisme. Ils ne veulent point qu' on pense par soi-même, mais selon un p62 livre, tel du moins que le simplifie, le formule le programme socialiste de l' année. Et pourtant ce livre a été élaboré par un homme libre, et si je suis de la race de cet homme n' aurai-je pas le droit de penser par moi-même, comme lui. Non, tu n' en as pas le droit, car alors tu ferais une besogne individuelle et l' on te demande de faire ici une besogne de collectivité. C' est ton droit, ton intérêt d' individu de penser conformément à ton tempérament, de te faire de l' univers et des problèmes restreints une vue selon ta nature ; mais ici il faut que tu représentes une idée connue et approuvée par la circonscription, par le comité. On peut faire reproche à M. Renan de son petit courage civique. Il n' a pas dit tout ce que et tous ceux qu' il méprisait. Voici ce qu' il répondrait (dans ses lettres à sa soeur Henriette). Jésus a dit : ne faites pas le scandale. Byron. Mickiewicz. Goethe. On pourrait lui objecter ses ménagements... dès cette époque, il écrit : il y a deux sortes d' indépendances d' esprit, l' une hardie, présomptueuse, frondant tout ce qui est respectable, c' est une sorte d' indépendance qu' en tout état de vie ma conscience et l' amour sévère de la vérité m' interdiraient. p63 Mais après tout est-il donc si pénible de ne penser que pour soi, et n' est-ce pas un secret mobile de vanité que l' on est si empressé de communiquer ses réflexions aux autres ? Tout homme qui veut vivre en paix doit s' imposer la loi du silence. -et il s' appuie sur une pensée de Pascal : " il faut avoir une pensée de derrière la tête et juger du tout par là, en parlant cependant comme le peuple. " ce jeune homme fait déjà de fortes réflexions. Ainsi quand il dit : " je pense que le pur chercheur de vérité évitera toujours des liens qui lui imposent le devoir (ou plutôt la nécessité, car devoir, c' est autre chose) d' adhérer non à la vérité à laquelle l' amènera sa raison, mais à la doctrine de telle ou telle école. " c' est fort bien dit de sentir quelles niaiseries sont la plupart des controverses qui occupent l' opinion publique, mais si on le vit toute sa vie dédaigner de s' échauffer la tête pour elle, pourquoi n' en exprima-t-il pas son mépris ? Pour celui qui a le sens social, il sait le rôle superficiel des héros. Mais Renan a une petite âme serve. Je regrette seulement qu' il n' ait pas explicitement et amplement exprimé son mépris universel. Mais la biographie d' un Henri Iv, tel jugement de Pie Ix (reproduit par du Barail) sur le comte de Chambord, indiquent bien qu' en politique il faut réussir, fût-ce par des félonies. p64 Jules Soury m' a paru vieilli et le masque douloureux d' un fou quand ce dernier vendredi de mars 96 je suis allé à son cours. C' est au point que j' ai eu une gêne physique à lui parler ; j' ai quitté la salle sans qu' il m' eût vu. Il parle toujours les yeux fermés. J' apprends par Maurice De Fleury que Soury ayant été chez le pharmacien quand sa mère mourait et en outre ayant oublié de lui faire boire la veille une tisane, considère qu' il a commis une faute et qu' il a à expier. à cet effet, il s' est condamné à mort. Il veut mourir de faim. Il ne mangeait plus que du pain et des pommes. Il vient de se supprimer les pommes. Il s' est aussi supprimé le bicarbonate qu' il mettait dans son eau (il est albuminurique). Ne tourne-t-il pas au mysticisme ? Puisque aussi bien derrière tout il y a l' inconnaissable, n' auraient- ils pas raison ? C' est l' argument de Pascal qui le hante. Sa mère était sa femme, son enfant à soigner. On ne se figure pas leur attachement. Quand la blanchisseuse rapportait le linge, Mme Soury disait à son fils : " c' est cela, madame plaît à monsieur. Monsieur voudrait la rejoindre dans l' escalier. " Bourgeois, près de qui M. De Fleury a fait une démarche pour qu' il fût décoré, a p65 dit : comment Soury n' est pas décoré ! Comment ! Comment ! Voyez je mets simplement ceci en note : Soury n' est pas décoré ! Jamais le politicien ne paraît si farceur que si l' on en rapporte un trait à côté d' un trait de grand homme. Alphonse Daudet a dit à M. De Fleury : " ah ! La phrase de Barrès ! C' est la mort du poisson ! ... vous prenez dans votre main le poisson tiré de l' épervier, il est gris, devient bleu, puis rose, puis se pâme, tant d' imprévu. Quelle passion ! " (je gâte tout.). Ayant constaté combien peu les candidats socialistes collectivistes révolutionnaires internationalistes le sont dans leur propagande électorale, je me demande si, à raisonner sur ces mots, nous ne sommes pas dupes de notre goût pour les étiquettes philosophiques, et s' il ne faudrait pas dire : " les candidats du parti qui a des journaux à un sou. " voilà un chien qui a le caractère haut, disait un paysan d' un caniche qui aboyait à la cloche. p66 Rochefort. Il ressent avec une extrême violence le juste et l' injuste. Pour venger une injustice il ne craint pas d' accumuler toutes les injustices. Mais entendons-nous, les injustices de plume. Il a peu d' amitiés particulières : les gens d' esprit, les collectionneurs, les enfants. 27 avril 1896. -Georges Hugo me dit : " à Smyrne, un petit garçon haut comme cela, de douze ans, est venu et a dit devant moi : " notre maître d' école a dit comme cela que dans l' escadre il y avait un nommé Hugo, qui était le fils de Victor Hugo et qui avait été si méchant qu' on l' avait forcé à entrer dans l' escadre de la Méditerranée. " " cela, dit Georges, m' a fait un affreux chagrin, d' être ainsi donné en exemple de méchanceté. " cette histoire me donne un jour très inattendu sur Georges Hugo que je vois avec une charmante petite âme. Son volume confirme. 1 er mai 1896. -j' ai assisté au cours de Soury. Je fus frappé, jusqu' à en éprouver un p67 malaise physique et l' horreur comme en face d' un dément, de sa pâleur terreuse. Je sortis. Par hasard, un quart d' heure après, je le croisai. Ce qui me frappe d' abord : c' est son petit pas d' enfant quand il court à moi, et puis son sourire si clair par instant dans cette figure jaune flétrie. Il m' offrit de me reconduire. " j' aime beaucoup, oh ! Oui, j' aime beaucoup la locomotion. Je vais à Versailles, à huit heures, quand il n' y a plus qu' un bourgeois dans le parc. Mais surtout j' aime la grande cour avec ses pavés gris. " la cour janséniste comme les froides chambres de Saint-sulpice. " j' ai mis mon lit à la place du lit où mon grand-père est mort, où ma mère est morte. Les tableaux qui les ont entourés. Je demeure ainsi. " je suis la conscience de ma mère, de mon grand-père. Quand je serai mort, il ne restera rien d' eux. " il me parle longuement d' un rêve, d' une affreuse angoisse qu' il a eue. " je n' aime plus la science. Qu' est-ce que cela me fait tout cela. Ah ! Oui, Pascal a raison. Divertissement. Le chercheur n' est rien de plus que celui qui tire des lapins. " moi aussi, quand ma mère vivait, j' ai été aimé. Je vivais, enfin, je jouissais de la vie. Je mangeais trois francs de viande par jour, des choux de Bruxelles, de tout enfin. p68 " aujourd' hui trois sous de pain et de l' eau. En vain je veux manger une orange, une pomme. Je ne peux pas. Une contraction, une angoisse. " mais pendant tant d' années, ma mère m' a si bien nourri que je ne peux pas mourir. Je suis encore vigoureux. " je me suis procuré des crachats de phtisiques ; je les ai fait sécher, je les ai respirés. Je ne suis pas tuberculeux. C' est que l' incubation ne suffit pas ; il faut encore le terrain. " je ne parviens pas à m' enrhumer. Je ne suis pas couvert, je suis toujours glacé et pas même un rhume de cerveau. Pourtant j' arrive à Versailles, en sueur. Je reste à attendre dans la grande cour. Je pars de Paris à cinq, j' arrive à sept heures et demie. " je fais mon article cerveau. c' est un article qui aura deux volumes. Je l' ai promis à Richet devant ma mère. Je le dois faire à cause d' elle. Je le lui dédierai. Mais comme ce travail m' ennuie... je voudrais ne rien faire, lire seulement Pascal, mais deux pages par jour... les méditer. " et puis Sénèque le dit dans une lettre à Lucilius : chaque jour a une minute. Il y a des hommes, m' ont dit les médecins, qui ne pensent jamais à la mort. Comme c' est étrange ! Abordez-les. Dites-leur : vous mourrez ! Ils sont suffoqués, comme s' ils avaient reçu un coup dans la poitrine. Ensuite ils se remettent. Ils disent : je le savais bien. p69 Mais ils ont été surpris. C' est le " frère, il faut mourir " des trappistes. " j' aurais voulu entrer à la Trappe. " 1. Je mourrai ; " 2. Chaque jour qui finit, je ne le verrai plus. " les médecins disent qu' on ne peut pas vivre de pain et d' eau. C' est faux. Renan disait qu' il faut nourrir fortement celui qui travaille. C' est faux. J' ai été à la bibliothèque ; j' ai fait mon cours ; je viens de causer avec vous. Je ne suis pas fatigué : il est vrai que c' est peut-être de la surexcitation causée par l' anémie cérébrale. Je suis peut-être déséquilibré. Mais tous les hommes le sont... " il me dépose à ma porte. Le cocher l' insulte. Ce fou sublime insulté par cette brute. " j' aurais voulu entrer à la Trappe. On m' a dit qu' il y avait un prieur, un sous-prieur, toute une caserne. Et puis des zouaves pontificaux ; les hommes les plus vulgaires. Pourquoi habiter une caserne. J' aime mieux rester dans mon vaste appartement qui me coûte sept francs par jour. Quand je dépense quatre sous de nourriture. Chez mes parents depuis dix-huit ans, on eut une bonne vie, une vie de petit bourgeois, tout ce qu' il faut pour jouir de la vie. " et puis je suis athée. J' irai tout droit de chez moi au cimetière. à quoi bon tromper ces pauvres gens. p70 " la volupté de la douleur. Les larmes. " rien ne m' intéresse plus dans la science... le chien décérébré, le chien pareil aux hommes sans cerveau, aux déments. On l' a gardé dix-huit mois. C' est avec ce chien-là qu' on écrira le chapitre sur l' intelligence. Il sera célèbre, il vivra dans la science. Eh bien, qu' est-ce qu' il me fait ce chien ! " ah ! Le chasseur, le primaire valent le savant... " je me disais : quand je serai seul, comme je lirai ! Dans sa bibliothèque on a bien deux mille volumes, quinze cents qu' on n' a pas lus. Elle me laissait peu travailler la nuit. Elle voulait toujours jouer au domino ; je crois qu' elle était jalouse du temps où je travaillais parce que je ne pensais pas à elle. " je ne pouvais travailler que pendant son sommeil ; la cadence de son souffle me facilitait dans la nuit mon travail. " je n' ai qu' une femme de ménage qui vient deux heures le matin. Ma mère n' aurait pas pu supporter une étrangère chez elle. Moi, je ne pourrais pas. " et maintenant qu' elle est morte, je vois bien que tout m' est indifférent. L' homme, surtout s' il est intelligent, est avant tout affectif. C' est-à-dire qu' il se fait une représentation. Elle est là en dedans de nous, elle s' interpose entre moi et le livre que je tiens. " parfois mon tube oesophage, mon intestin -et il se touchait du cou au creux de l' estomac-demandent de la nourriture, mais p71 je n' ai qu' à me coucher, et puis je lis Dickens. Non, rien ne peut vous exprimer la volupté, le plaisir que j' ai à le lire. Ah ! Je ne nie pas le talent de Balzac ; certes, c' est un puissant psychologue, mais ces théories politiques, religieuses, sociales, même dans le père Goriot où il y en a moins, quand je lis dix pages, il faut en supporter une. " quelques réflexions dont je coupais son dialogue : -c' est peut-être une volupté, lui dis-je. -oui, cela est possible. Il est très difficile de distinguer la jouissance de la souffrance. Il est possible que sans le savoir j' en tire, de la souffrance... à propos de la cour, je lui dis : c' est la froide charmille janséniste. -oui, oui. -j' ai aimé cela, j' ai aimé la vie de Rancé, Pascal, etc. Maintenant je jouis de la vie. Je n' ai plus que des réflexes. Je fais allusion à son cours. -moi aussi, dit-il, quand ma mère vivait, j' ai vécu. Je mangeais. Comme il me parlait de Pascal, je lui dis qu' il aurait dû louer le petit hôtel portant la plaque de l' accident de Neuilly et qui est à louer. -ah ! Dit-il, et vous ? Je déclinai la proposition. p72 -moi je ne puis pas parce que vous comprenez pourquoi je reste dans mon appartement... ma mère a vécu jusqu' à quatre-vingt-six ans, mon père quatre-vingt-quatre. J' aurai du mal à me tuer. Nous avons une longévité exceptionnelle dans ma famille. Je ne suis pas d' une famille tragique, dit-il, à un autre moment. Mais voilà c' est que je suis athée. Revu Soury, lundi 3 mai. Il nous expose la dégénérescence d' une cellule. Nous sortons. De plus en plus il est petit. " certainement, dit-il, je m' intéresse plus à la maladie, à la fatigue. La santé, c' est si vulgaire, c' est la vie toute plate... je voudrais ne plus penser, ne plus être conscient, avoir le plaisir que me procurent ces beaux végétaux (nous entrions dans le Luxembourg) sans me supporter moi... mais quoi ! On ne peut sortir de soi. Je crée le monde : eh bien ! En voilà assez depuis cinquante-quatre ans que je le crée. Le rideau tombe. Il va y avoir un autre spectacle. " d' où je viens, où je vais ? Voilà ce qu' on ne saura jamais. Ne pas en avoir même la plus petite lueur. Moi, j' existe. Voilà tout ce que je sais. Mais le moi, qu' est-ce ? La charogne de Baudelaire. Une armée de vers qui montent et descendent, voilà mon moi-même en train de se faire et défaire sans cesse. Seulement les lignes générales se maintiennent p73 et encore pas au bout de quelques années. Les allemands ne disent pas je pense, mais il pense en moi. " -l' intelligence quelle très petite chose à la surface de nous-même. Profondément nous sommes des êtres affectifs. Il me reparle de sa mère. " quand je rentrais, que je m' asseyais près d' elle, que je touchais son coude, voilà mon bonheur. Voilà cinquante-quatre ans que mon coeur bat. Comme je suis vieux ! " pour lui glisser de la viande liquide dans son espèce de breuvage sirupeux, sa grenadine, le soir ; pour lui mettre du beurre et un tas de choses dans son verre de chocolat, rien qu' un verre, le matin, il fallait quelquefois batailler deux heures. " alors j' étais heureux. Maintenant je sais ma place, la pierre où je m' allongerai près de ma mère et de mon père. J' irai les rejoindre sans discours, sans fleurs, dans le corbillard des pauvres. " Soury alla trouver le curé de Saint-sulpice et lui dit : -monsieur le curé, vous pouvez me rendre un grand service. J' habite une maison où perpétuellement au-dessus de ma tête dansent de jeunes primats. Je vous demande de me recevoir dans votre maison de vieux prêtres. -mais, Monsieur Soury, vous n' êtes pas prêtre ! -si l' on peut dire ! Le matin, je dis mon p74 bréviaire, j' assiste aux offices. Je ne suis jamais tombé dans le piège de la nature, je fais le geste ancestral. (ce disant, il tombe à genoux et se signe d' un large signe de croix. Puis en se relevant et en s' époussetant les genoux : ) -il est vrai que je n' arrive pas à croire en Dieu. Le curé de Saint-sulpice le croit fou et Jules Soury juge qu' il avait bien peu de portée dans l' esprit. Le grand service que Saint-sulpice a rendu à Renan, c' est de lui apprendre l' allemand. L' exégèse est une science toute allemande. Depuis Simon Richard on n' a rien fait en France dans cette voie. L' histoire des langues sémitiques, voilà le beau livre de Renan. Quand il a publié la vie de Jésus, c' était un bon philologue, bien armé. Il est inouï qu' il ait trouvé un éditeur pour ce fatras, son histoire d' Israël. à propos de Goncourt, dans ces jours de la maladie de Léon, Alphonse Daudet me dit : c' est fini. Cette amitié-là est finie. Je n' y p75 ai plus de plaisir. Vieillard livresque, amitié de papier ! Il ne me fournit plus rien. Il faut qu' un ami nous soit de quelque profit, ou bien alors que nous sentions une telle affection : quoi, une affection de nourrice. " j' ai senti le froid, la vérité de cette expérience d' un malade et d' un vieillard. Il avait dit aussi : " ah ! La vilaine chose que la vie ! " 6 mai 1896. -et cet autre mot qui me hante : " le pauvre père il ne se moque plus de personne ; il souhaite seulement qu' on ne rie pas de lui. " " jadis P. A perdu son fils âgé de dix ans. Il ne le croyait pas très malade. Dans la nuit, la veille de sa mort, le petit garçon tout d' un coup dans l' obscurité a dit d' une voix faible : " oh ! Papa, comme cela m' ennuie de mourir. " Alphonse Daudet, 8 avril 1896. Blowitz, 7 avril 1896. -Bismarck avait formé le projet de faire enfermer le jeune empereur Guillaume comme fou et d' avoir la régence. Le jeune Guillaume dit à Bismarck : " j' ai demandé à Miquel, ministre des finances, un rapport sur telle question. " p76 " mais, dit Bismarck, votre majesté oublie qu' au terme de tel rescrit de votre grand-père, tous les documents des ministres doivent être remis à moi qui vous les soumettrai. " l' empereur passe outre et se fait remettre le rapport. " alors, dit Bismarck, je n' ai plus qu' à remettre ma démission à votre majesté. " l' empereur se leva et dit : " je regrette de ne pouvoir vous en offrir autant. " pendant trois semaines, il y eut le silence entre ces deux hommes. Brouillés. L' empereur apprit alors que Bismarck cherchait à le faire enfermer comme fou. Ceci fut su par l' impératrice Augusta. Revu Soury, lundi 12 mai 1896. C' est à George Sand qu' il écrivit sa première lettre de jeune homme pour lui demander de l' aider à publier son premier article. Dans ce temps où il lisait Chateaubriand, il aimait Lélia. " quand ma mère vivait, j' avais une raison de travailler. Souvent elle me disait : " on croit que monsieur travaille, monsieur ne fait rien. " oh ! Alors, dame, je travaillais, parce que je voulais qu' elle fût contente. Jamais mes parents ne m' ont grondé, ne m' ont fait une observation. Mais aujourd' hui pourquoi, pour qui travaillerais-je ? p77 " le docteur Luys m' a écrit pour me dire qu' il ne savait pas pourquoi nous nous étions perdus de vue, qu' il voulait venir me voir. Je lui ai répondu qu' il était mon maître, que c' était à moi de me déranger. Mais que pourtant pour me conformer à son désir, je l' informais que j' étais chez moi le dimanche. Il est venu. Il est bien vieux, bien fini et je n' ai rien à lui dire. Mais je l' entoure tout de même. Il est une des rares personnes encore vivantes qui aient connu mon père et ma mère. Il l' a soignée et quoique je l' aie payé, je ne pense pas qu' on soit acquitté de certains services par de l' argent. C' est fâcheux qu' il soit sourd ; il m' a dit de lui crier dans l' oreille et ce matin j' avais mal à la gorge, un peu de roséole (? ), oui, de roséole. -eh bien ! Vous qui cherchez à vous rendre malade. -c' est juste, c' est juste. " vu Saint-Cère. Quand le juge lui dit : " je vous arrête. " il répond : " vous êtes fou ou vous êtes soûl. " " gardes, empoignez-moi cet homme. " quand il demande que certaines lettres soient lues par le juge seul : -veuillez prendre une de ces lettres au p78 hasard et la lire... maintenant je vous demande que vous seul lisiez ces lettres. -je suis heureux, monsieur, de pouvoir vous prouver l' humanité de la justice dans ces pénibles devoirs. Je comprends votre désir et moi seul lirai ces lettres. Un jour à huit heures, le garde lui dit de se lever, qu' il est appelé au cabinet du procureur. -c' est le non-lieu, se dit-il. -monsieur, lui dit le procureur, je sais que vous vous êtes beaucoup occupé de politique étrangère. Il y a de graves nouvelles d' Italie. Voici les journaux. Je vais vous les laisser lire ici pendant une heure. L' avocat le voyait, mais ne devait lui parler de rien d' étranger à la défense, et ne lui parla de rien. Belle définition de la science par Soury (15 février 1896). " ce qui fait l' homme, ce qui le rend capable d' abstraire le monde, de se le représenter sous forme de symbole, de créer la science : c' est le mot. Il fallait le mot pour créer le monde des abstractions, le monde des symboles où nous vivons presque uniquement. " nous représenter les différents états dans le temps et dans l' espace des rouages et mécanismes intervenant dans la production des p79 phénomènes. Voilà l' astronomie, la physique, la chimie. Il n' y a rien de plus dans la science. " je le félicite de cette définition. " oui, il nous faut renoncer à savoir. Nous avons tous espéré savoir. Au reste, je ne fais pas fi de ce peu. C' est déjà bien beau pour ce pauvre mammifère simien de connaître les rapports... le cerveau n' était pas fait pour penser. C' est un grand abus que nous en faisons. Il servait à produire les réflexes protecteurs, les réflexes qui doivent nous permettre d' éviter un obstacle, d' écarter un danger. C' est le langage qui nous a menés si loin. Créer des métaphysiques, des théologies. Le cerveau ne devait point servir à cela ! " ... il revient à son cours. " l' émotivité ! C' est la grande qualité humaine, admirable. La pitié ! Bien plus que par les dogmes du fils, c' est par là que les religions vivent. D' abord bien agir pour en être récompensé plus tard ; ensuite être réuni à ceux qu' on aime ailleurs. Quelle forte prise sur les êtres. Je ne voudrais priver personne de ces conceptions ; je voudrais les partager ; mais c' est impossible quand une fois on a connu une conception mécanique de l' univers. L' émotivité ! Je pense que les hommes supérieurs et par conséquent les saints, les vrais saints qui sont des hommes supérieurs sont en même temps les êtres les plus capables d' aimer. Oui, la production de toute grande découverte, de toute grande pensée s' accompagne p80 toujours d' une émotivité extraordinaire. " Luys, je l' ai retrouvé dans son hôtel. Plus du tout le même. Il était gai, voulait me forcer à chanter la vie. Moi qui croyais que nous allions être Rancé ensemble. Il voulait m' engager à changer de logement. J' ai bien deviné qu' il en avait à louer. Je ne lui ai même pas dit que je resterais dans l' appartement de mon père et de ma mère. Il m' a dit de prendre des lavements. Je lui dis : puisque nous voulons mourir ! Il m' a dit que c' était une déviation de l' intelligence, qu' il fallait accepter la vie. J' aurais aimé de l' entreprendre sur déviation de l' intelligence. je lui aurais demandé ce qu' était sa norme, son étalon, pour juger d' une intelligence droite. Mais il aurait fallu crier trop fort. " pourquoi travaillerais-je. Pourquoi désirerais-je un succès puisque je n' ai plus ma mère. Devant qui en jouirais-je ! L' on pourrait bien me nommer maréchal de France, je ne suis pas assez simiesque pour admirer mon cordon devant ma glace. " le matérialisme, ce n' est plus une doctrine scientifique devenue absolument incompréhensible ; c' est une conception de la vie dont les journalistes du boulevard, les opportunistes sont les représentants. Gambetta, une outre pleine de vin, de viande. Spuller, Isambert ôtaient les bottes de ce goujat perpétuellement ivre. Cet homme n' eut jamais une idée : pour s' en assurer il suffit d' ouvrir le recueil de ses discours. Mais surchauffé p81 de nourriture il parlait d' une voix formidable, et par le son de sa voix, les choses très ordinaires qu' il disait émouvaient les foules. " le malheur de Paul Bert, c' est qu' il ignorait l' allemand. En science, il n' y a pas de progrès pour qui ignore l' allemand. Il avait fait un premier ouvrage sur la pression barométrique, fort bon. Il sentait qu' il n' irait pas plus loin parce qu' il ne pouvait pas connaître les travaux des autres et comme il avait le don de parler, de l' activité, il fit de la politique. " à la racine de la vie intellectuelle, il y a l' émotivité. Il est impossible que l' intelligence la plus haute ne s' allie pas aux qualités les plus délicates, les plus élevées de l' âme. Toujours le ton affectif est associé aux représentations. On ne peut séparer la vie affective de la vie intelligente. " Mm. De Port-royal se retiraient pour songer à l' éternité. Peu m' importe le fond des doctrines ; ce que je goûte, c' est l' élan. Ce qu' ils appelaient vivre pour l' éternité, c' est ce que nous appelons s' observer, comprendre le néant de la vie. Ils ne s' imposaient pas de faire de la propagande ; ils laissaient venir à eux. Ces états élevés sont perdus aujourd' hui. Dans ce temps, je ne sais guère que Taine qui ait eu le sentiment de cette humilité. Je crois qu' il appelait cela se préparer à la mort. p82 " on naît peu à peu, le coeur commence d' abord à battre ; le cerveau se forme très tard. On meurt peu à peu. La bile, les reins commencent à fonctionner, les cheveux poussent. Nous sommes une association d' organes. Si l' on savait ce que c' est que retourner dans le chaos éternellement fécond, on accepterait la mort. " Soury m' a dit que son rêve serait d' entendre les cloches de la " ville de Dickens " et puis de mourir. Que c' était la satisfaction la plus haute qu' il entrevoyait. Voyez comme ces braves gens (ses parents) avaient un sentiment élevé. " quand je leur dis que je désirais aller à Saint-Malo, voir le grand bé, ils n' ont pas fait une objection. Ils ont dit : certainement, s' il veut faire ce voyage coûteux, c' est que cela doit être utile à ses études, à son coeur. Ils ont considéré comme moi que c' était là un pèlerinage. Je me rappelle comment mon père m' a conduit à la gare et m' a donné un grand manteau. Je suis revenu sans avoir mangé. " nous sommes des individualistes, c' est-à-dire que nous n' avons d' autre fin que nous. Nous n' avons que faire de travailler pour les autres, etc., etc. Ce que j' aime dans cette littérature d' église (espagnole) c' est qu' elle est toujours élevée. Aristote, Hegel ont cru qu' ils connaissaient le monde extérieur. p83 Quelqu' un (M. Thévenin) m' a dit : votre article sur Renan est juste ; je ne vois rien à y reprendre. Mais sa fausse crise religieuse a été pour moi comme si elle avait été vraie. Voilà pourquoi il nous a été si précieux. La grande affaire pour ma génération a été le passage de l' absolu au relatif. Et moi, je dis : la grande affaire pour notre génération ce serait de passer de la certitude à la négation, sans perdre sa valeur morale. Jules Soury. -" Dubois-Reymond, le maître de l' électron (? ), celui qui représente peut-être avec Helmholtz l' intelligence de ce temps, celui qui a écrit l' ignorabimus, nous sommes condamnés à ignorer toujours, dans une étude sur Goethe qui dans son faust parlant des mères, admet une seconde vie où nous rejoindrons ceux que nous avons aimés, s' écrie : non, cela n' est pas, mais si nous l' admettions, si nous croyions à cette seconde vie, nous abandonnerions nos études pour tomber à genoux dans un acte d' adoration... oui, c' est ainsi : c' est dans ce sentiment, me rappelant le temps où j' avais ma p84 mère que je dis : pour une heure de la vie qui était alors la mienne, je donnerai toutes ces notes (il les feuillette du pouce), les mémoires, la psycho-physiologie. Oui, tout... mais non, cela n' est pas, c' est une illusion. " ... j' ai connu la paix, ce qu' épicure, Lucrèce, vantaient comme le souverain bien. pax placida. je disais : voici mon père à côté de moi, voici ma mère. Je sais que ma soeur est dans sa maison avec ses enfants. Alors j' étais heureux ; j' avais une raison d' être à ma vie, j' étais comme les autres hommes. " il me parle de son neveu qui a un cerveau indigent, soit que le nombre de ses neurones soit restreint, soit qu' ils soient mal irrigués, et il me dit qu' il en fera un petit curé. Et il dit : " moi aussi, j' aurais été cela si je n' avais pas lu les poètes romantiques. J' ai lu Hugo. Voilà. Mon premier livre a été les religions, les civilisations... je voyais les parnassiens, ils aimaient la couleur. Et Lamartine aussi. Un jour, j' ai acheté un buste de lui, en plâtre. Et ma mère ne savait ce que c' était, mais elle m' a dit qu' elle le reconnaissait, qu' elle l' avait rencontré sur le pont-neuf, et après elle a beaucoup aimé à répéter cela. Je vous dis cela pour vous montrer comme dans le peuple les parents s' aiment eux-mêmes dans le développement de leurs fils ; ils aiment que leurs enfants leur soient supérieurs, pour se voir eux-mêmes supérieurs en eux. Dans le grand monde les parents cachent leur nullité. " p85 à propos de mortification, il me cite un passage de Dickens de Martin Chuzzlewit qui quitte son hôtel et l' hôtelière qu' il pourrait épouser et va en Amérique et il a les pieds en l' air dans la traversée. Car s' il eût été heureux où serait le mérite... souffrir, pour être jovial ! L' écho, tandis que Soury me parle, me redit les pages chrétiennes, et de Sénèque telle lettre à Lucilius. " mortification. Annuler la vie, la diminuer. Voilà un besoin qu' avait Pascal, sa ceinture de fer ; un besoin que j' ai, que j' ai toujours eu. Je ne sais pourquoi. Mais c' est bien ce sentiment qui me faisait à dix-huit ans quitter un métier où j' aurais été heureux sans effort et me jeter sur toute science, sur l' archéologie qui me donna d' abord l' aspect historique de la vie, et puis sur la biologie qui me donna son aspect évolutif. " des hommes aiment à jouir du soleil, des fleurs, d' un repas, de la conversation. Ils sont sous le charme d' une illusion. Ils aiment la vie. Je dis le charme d' une illusion, parce qu' en effet leur erreur les contente. Mais j' ai distingué la vérité. " l' homme est bien plus intérieur comme être sensitif, affectif, que comme être intelligent. à moins que dans ces hauts degrés où p86 l' intelligence et l' affectuosité se rejoignent dans le sens de la justice. " il m' explique qu' il va en tramway. " la trépidation m' épuise, une heure à pied, une heure et demie de tramway et puis autant pour revenir. Alors fourbu je me couche, non que je dorme, mais je lis Dickens. " chez Goncourt, ce dimanche 7 juin, un mot très significatif de la vision du monde qu' on se compose dans un tel milieu. Georges Lecomte raconte que Hugo jugeait si mal les choses qu' il avait aménagé à Hauteville House une chambre somptueuse dans l' espoir d' y recevoir Garibaldi : " somptueuse, car il croyait que Garibaldi c' était quelque chose. " on entend cela et personne ne proteste qu' en effet Garibaldi c' était quelque chose. Thévenin me parle de Taine. Depuis une cinquantaine d' années, pas avant, on a les documents, on est dans les conditions pour se rendre compte de la formation de l' état moderne. Taine n' avait pas les documents, il aurait pu les avoir ; il ne les avait pas. Ce n' était pas profondément un savant, un homme d' esprit scientifique : p87 il avait besoin d' aller vite ; il était distrait par le succès, par la maladie... cette éducation de normalien ne leur donne aucun besoin de vérifier, mais ils savent composer. Il est vrai que Montesquieu composait mieux... il y a deux livres, celui de Fustel De Coulanges et celui de Taine, deux blocs historiques, avec une grande lacune. les plaisirs de l' intelligence. -ma barque s' écarte du rivage, j' embrasse l' horizon, son ensemble. Jules Soury. -si vous entendez par là l' analyse, analyser, saisir les nuances des sentiments, oui, j' aime beaucoup cela, à condition d' avoir une vue générale de la nature, un fond de paysage. La philosophie de Lucrèce ou de Démocrite, voilà ma vue d' ensemble. Je sais qu' il est impossible de savoir jamais rien. Pourquoi ces feuilles, pourquoi moi-même, pourquoi cette terre. Et s' il y a un créateur, qui l' a créé ? Oui, dans cette situation, désormais incapable de m' intéresser à un objet particulier de la science, j' aime à savourer les finesses du sentiment. Mais il faut cette philosophie d' ensemble, cette vue de la nature. Quand je lis " ces espaces infinis " dont parle Pascal, il faut p88 que je les connaisse. Sans quoi, je ne comprends rien, je lis du noir sur du blanc. Si l' on a des parents, si l' on veut se faire une situation dans le monde ou gagner de l' argent, je comprends que l' on bataille, que l' on se donne à l' étude d' un point particulier. Mais autrement qu' est-ce que cela signifie ? Comprendre, ce n' est jamais que saisir des rapports. La vérité, les vérités, il n' y en a pas. Il y en a une pour chaque homme. Et il n' en sera jamais autrement. La légèreté de ces normaliens, de ces lettrés ! Bréal c' est un homme très intelligent. Eh bien, il ne peut entendre avec sérieux quelque chose qui est étranger à l' objet ordinaire de ses études. Je lui parle d' un troisième oeil chez le lézard. Il rit. Pourquoi ? Je comprends cela chez un homme du monde. Celui-là doit être spirituel, ne rien savoir. Mais le lézard et Bréal sont des parents ; il devrait le savoir. Ce sont ses ancêtres. Rochefort disait ces jours-ci, après avoir entendu Arsonval dont il a la passion : " mais enfin je suis un imbécile, qu' est-ce que j' ai foutu toute ma vie ? Je ne sais rien... ça m' intéresse beaucoup la science. J' aurais pu y réussir. Car ce que j' ai, c' est de la logique. " il est profondément pénétré de cette p89 vérité : l' esprit humain est simple, ne peut embrasser qu' une chose à la fois. Il ne présente jamais qu' un point de vue. Ce point de vue, il l' a choisi (en avocat étonnant de bon sens), il l' orne (avec un don de relief). Il était au collège de France à la dernière leçon d' Arsonval. mercredi, 10 juin 1896. -indignatio facit versum. Jules Soury. -la connaissance des faits, l' intelligence des faits ! Pour les hommes qui pensent, un fait n' est connu que quand il est intelligible. Pour un spécialiste enfermé dans... qui ne sait pas plus ce qu' il fait qu' un... de même bien des gens croient connaître sans se préoccuper de l' intelligence des faits qu' ils soumettent à une enquête admirable de précision. Lamarck, les deux Geoffroy Saint-hilaire (les deux ? ), Buffon, Cuvier, Leuret, Gratiolet, où il y a des pages qu' un transformiste pourrait signer, voilà des gens à l' esprit de qui il était étranger que l' on connût un fait par cela seul qu' on l' a décrit. Claude Bernard l' a dit : " ce ne sont pas les faits, mais l' interprétation des faits qui est profondément la science. " le concept le plus métaphysique, le plus élevé, la justice par exemple, n' est fondamentalement, quand on considère ses ingrédients, qu' un composé de simples sensations p90 aux modifications du tégument cutané des muqueuses et des appareils périphériques de l' olfaction, du goût, etc. Une fonction, c' est un organe en activité... l' intelligence n' existe pas, c' est une résultante, c' est une fonction de résultat. C' est le cerveau en activité. Il faut vivre avec les grands hommes et vivre par le coeur. Ce qui me frappe (avec Thévenin) c' est la non-coordination des choses en France. C' est le signe de la paralysie générale chez les individus. Les paralytiques généraux sont bienveillants. La France l' est ; il y a douceur, sauf de vanité. La paralysie générale chez les classes dirigeantes. Ces journées du jeudi, du vendredi, du samedi 18, 19, 20 juin 1896 sont remplies pour moi de la mort de Morès. Mercredi, Mme De Morès déjeunait à la maison. En nous quittant vers deux heures elle allait à Paris. C' est dans les rues qu' elle a dû apprendre. ... le grand caractère dramatique, c' est cette matinée de lutte. Sans doute abrité p91 derrière un chameau, car la lutte dura quatre heures. Optimiste et combattif, il n' est pas homme à avoir réservé sa dernière balle pour soi-même. De son dernier coup de fusil, il aura encore entendu leur faire payer sa mort. Ce grand soleil d' Afrique, le soleil qui ment, les touaregs qui mentent ; le pays du mirage. Quelle belle mort il a eue ! L' excitation de la lutte, le plaisir de se vendre cher. Il était la force, le courage, le drapeau, la parole de ses trois compagnons. Ils se pressaient sans doute contre lui. Par instant des paroles rapides d' excitation, et puis la fusillade. ... comprendre ce que représentaient d' angoisse les cinq jours passés à discuter avec les touaregs, les chambaas, et surtout quand il constata les chameaux mauvais et voulut revenir (détails du samedi 20 juin). Mais pour mourir ainsi, ne pas avoir un français avec soi. Cette force magnifique ! Oui, mais dans une énergie il y a l' intensité et la direction. Voilà les deux choses essentielles à considérer. Il n' avait pas trouvé de direction. à la fin de ce siècle un tel homme n' a pas d' emploi. à ce sujet Bourget me dit : " dans un autre ordre, Barbey était bien fait comme Saint-Simon, mais vivant au milieu de p92 Nicolardot, etc., il lui a manqué un Louis Xiv, un régent à décrire. " à Cannes, souvenir impérissable de la duchesse de Vallombrose : il n' y a pas un étranger, un habitant qu' elle n' ait accueilli, charmé. C' était une vraie reine, une Mme De P... aux moeurs irréprochables. Dans ce salon, le petit Vallombrose si beau a été à douze ans et toujours un jeune garçon qu' on montrait, qu' on admirait. Au lendemain de cette nouvelle, Mme De Morès fait demander (par Pasquelin, Houdaille, Richet) un médium qui, par quelque moyen que ce soit puisse la mettre un instant en relation avec son mari. Elle ne doute pas s' il est mort qu' il ne réponde à son appel. C' était l' idée de Morès. Aujourd' hui dimanche 21 juin, il y a dans le figaro la note de Houdaille sur sa visite à un médium et ce que dit Morès de son fatalisme. Soury me dit : cette nuit ouvert ma fenêtre, je me suis dit : non tu ne dois pas regarder les étoiles, le ciel, tout cela n' existe plus pour toi. Comme nous parlions des prêtres, des religieuses, je disais à Soury : en tous cas ils p93 portent l' uniforme des hautes préoccupations. J' ai rencontré, 29 juin, Laguerre. J' allais l' arrêter. Il était en voiture, ne me voyait pas. Sa figure était dure jusqu' à inspirer l' épouvante, avec son masque éclatant. Il avait l' expression implacable des explorateurs qui ont souffert des hommes, du climat, qui ont dû se contraindre dans les horreurs de l' Afrique. Lui, il rapporte cela des explorations à l' intérieur... la chatte m' ayant réveillé au milieu de la nuit, je me suis aperçu que dans mon sommeil je me racontais un nouveau roman de Loti : l' histoire de cette jeune soeur de lady Macbeth, si jeune, si touchante, qui était assise à table dans le festin et à qui Baudelaire a dédié ses fleurs du mal. je réfléchis. Il y a la conscience nationale et puis l' énergie. avoir la conscience nationale, le sentiment qu' il y a un passé du pays, le goût de se rattacher p94 à ce passé le plus proche. Dans mon premier chapitre il faut que je fasse voir qu' on leur supprime la conscience nationale au lycée, ou du moins qu' on ne l' éveille pas. Et pourtant Lorin (par sa famille), Audiat (parce qu' il est poète) l' ont. Sembat, fils d' un médecin, déjà tombe dans l' abstrait. Barré est un barbare habillé en civilisé, comme les germains de Mérovée mirent la chlamyde romaine. Lebiez, un alcoolique. Maintenant, il y a l' énergie. L' eugénisme. M. Burdeau faisait reposer tout son enseignement sur le principe kantien. Il le formulait ainsi : agir toujours de telle manière que notre action puisse servir de règle à tout homme placé dans la même situation que nous. Il y a dans ce principe un élément de stoïcisme ; il y a aussi un élément de grand orgueil ; car cela équivaut à dire que l' on peut connaître la règle applicable à tous les hommes ; il y a un germe d' intolérance fanatique, car concevoir une règle commune à tous les hommes, c' est être bien tenté de les y asservir " pour leur bien " . Enfin, il y a une méconnaissance totale des droits de l' individu, de tout ce que la vie comporte de varié, de peu analogue, de spontané dans mille directions diverses. p95 Causant avec Mazel de la révolution, je lui dis : " possible, toutes les objections, mais je ne puis faire que je ne naisse d' elle par toutes mes façons de sentir. Il faut l' accepter... il en va de même pour le catholicisme ; aussi je ne comprends guère ces hellénistes, ces païens. " il me dit : pour le christianisme vous avez tout à fait raison, je ne puis pas concevoir de civilisation non chrétienne, et celles qui ne le sont pas, les chinoises, les japonaises, l' islam, je les ignore. Mais j' ai des types qui ne doivent rien à la civilisation française... l' allemande, l' anglaise. -laissons l' allemande, dis-je ; elle relève de la française. Quant à l' anglaise, eh bien ! Voilà, je ne puis la souffrir. juillet 1896. -naissance de Philippe. Voyage à Douai. Enterrement de Morès. Enterrement de Goncourt. Je sens la nature, la solitude, une sorte de rêverie hors de moi. Pourquoi avais-je p96 dit : je veux que Philippe sache. C' est que je sens mon défaut d' instruction. Je rêverais mieux. Savoir, c' est distinguer entre les choses plus de rapports. Les cailloux, les étoiles me mènent déjà si loin dans l' illimité des siècles, dans les mystères de la mort, de l' unité des choses. Des aperçus nouveaux, des rapports qui lient mieux le tout, voilà où j' aspire. De temps à autre pour moi, dans ces promenades, l' univers s' élargit, les principes philosophiques que je sais, je les sens : j' éprouve la morne tristesse de la vérité. Je crois ne porter dans cette allée de Madrid rien de mesquin. C' est avec une sorte d' épouvante et sentant la misère de l' individualisme, comme c' est une chose insignifiante qu' un homme dans le panorama qu' on embrasse par la haute culture, que je suis arrivé aux vues suivantes : " il est juste que ce qui est juste soit suivi ; il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. " la justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force et pour cela faire que ce qui est juste soit fort, ou que ce qui est fort soit juste. " tout cela est développé avec une froide magnificence par Pascal. (page 100 de Faugère.) " la pluralité est la meilleure voie, parce p97 qu' elle est visible et qu' elle a la force pour se faire obéir. Cependant c' est l' avis des moins habiles. " voilà pourquoi la cause de la démocratie moderne est désormais indiscutable. Elle est la force, il faut que nous lui accordions, contre nos prédilections aristocrates, contre notre goût de la grande culture, la qualité de justice. " si l' on avait pu, dit Pascal, on aurait mis la force entre les mains de la justice, mais comme la force ne se laisse pas manier comme on veut, parce que c' est une qualité palpable, au lieu que la justice est une qualité spirituelle dont on dispose comme on veut, on l' a mise entre les mains de la force et ainsi on appelle juste ce qu' il est bon d' observer. " comme nous voilà loin de l' espagnolisme. Mon pauvre individualisme, ce sentiment personnel qui se met en travers du monde et le nie, le réforme. Don Quichotte, émile Henry. Que me voilà heureux d' avoir monté une marche, mais ce n' était que pour voir un plus large paysage et je crois que je voudrai redescendre au point d' où je concevais la vie comme elle me paraît la plus généreuse. mercredi 6 août 1896. -cette conversation avec Vlasto, chez Mme De Loynes, p98 sur Rouvier. Il donne du chèque Reinach l' explication même qu' a donnée Rouvier. Il ajoute : " Rouvier très intelligent, mais ayant toujours peur d' être soupçonné. N' ayant rien osé faire au ministère. Il a trouvé la loi sur les caisses d' épargne, excellente, instituée par Léon Say, qui a fait monter la rente. " et comme on lui dit que Rouvier après sa rentrée (sur l' impôt de la rente) était ravi, " je vois cela, dit-il, une joie maladroite et mendiante. " au milieu de ces explications convenues, peu satisfaisantes, je retiens qu' il le trouvait timoré et maladroit. je me précise mes raisons de dédaigner le vulgaire Desjardins. Cet homme ignore la haute culture, ne la sent pas. Avec quel accent Lagneau me disait : " Monsieur Barrès nul philosophe n' a possédé la vérité, mais rappelez-vous toujours que c' est Spinoza qui l' a approchée de plus près. " Lagneau se proposait de souder, de réconcilier Spinoza et Kant. Il disait : " l' impératif catégorique ! Non, il faudrait dire le consultatif catégorique ! " ce grand métaphysicien, Desjardins le vante parce qu' il soignait sa servante. C' est mal comprendre la hiérarchie des beautés et des mérites. La moralité de Lagneau, p99 c' est bien, mais dans son ordre il a fait mieux. 17 août 1896. -revenant encore sur l' injure qu' ils m' ont faite je lis et relis ce que dit Guizot de Chateaubriand : " ... il était de ceux envers qui l' ingratitude est périlleuse autant qu' injuste, car ils la ressentent avec passion et savent se venger sans trahir. " d' autres ajoutent s' il leur plaît les lignes qui dans Guizot précèdent. 20 août 1896. -je suis très frappé de la majesté des petits enfants quant à leur figure. Ce ne sont pas du tout des bêtes. Philippe (qui vaut comme renseignement général) a vraiment une expression royale. rose-qui-a-des-épines-aux-pattes s' en aperçoit, subit avec humilité cette domination et va se mettre sous le lit. Elle ne l' attaque pas, parce qu' il commande l' univers et qu' elle-même en bénéficie, mais elle est peinée, n' ose pas entrer en rivalité. Il est l' espèce supérieure. Il ne faut pas dire que les enfants sont de petits animaux, ce sont des rois-prêtres qui sommeillent. p100 Que les deux bourgs d' Oberstein et d' Idar, dans la vallée supérieure de la Nahe soient pour le monde entier le siège principal de l' industrie du polissage des agates et des jaspes, de la fabrication des pierres fausses, de la taille des camées, cela anime mon imagination, car ils font des amulettes pour les marchés d' Afrique et des idoles pour l' Inde et pour la Chine. (reclus, Europe centrale, 598.) dans la première quinzaine de septembre 1896, du 1 er au 20 j' ai (...) sur la Moselle et à Charmes dans ce voyage mosellan que mon livre utilisera. J' ai mieux compris l' histoire et ce que veulent les peuples : l' ordre, rien de plus. contre le précepte kantien. -... et chacun d' eux (des êtres) reçoit la loi qu' il lui prescrit. La matière en matière et l' esprit en esprit. (Lamartine, novissima verba, 406.) et ailleurs d' un autre : " chaque être a son essence propre, il est né pour l' accomplir, la parfaire, la dégager, ainsi qu' un très suave parfum. " p101 le problème religieux, douloureux, qu' ils ont connu : abandonner le moral et le poétique de la religion, parce que l' intelligence humaine ne la sent plus vraie, nous l' éprouvons nous pour la notion de patrie. On va à préférer la médiocrité, l' uniformité dans la sécurité de la paix. Qu' est devenu l' étudiant du collège des quatre nations qui en tête de ses camarades promena sur les quais la tête de Louis Xvi. (Carlyle, tome iii, 147.) ... le sapeur national qui dans le torrent populaire qui ramenait Marat acquitté à la convention monta à la tribune pour dire : quiconque demande la tête de Marat doit d' abord prendre la tête du sapeur. (Carlyle, t. Iii, 201.) Mme Roland au pied de l' échafaud demanda une plume " pour écrire les étranges pensées qui s' élevaient en elle. " p102 qu' est devenue Mme D' Egmont ? (517, tome ii des confessions.) " Mme D' Egmont tressaillit. Tel fut le fruit que je retirai... " quel autre homme l' a fait tressaillir, elle qui est le premier anneau d' une chaîne indéfinie. La comtesse D' Egmont, fille du maréchal de Richelieu était une femme d' une beauté merveilleuse. 2E CAHIER 22.6.1896 A MAI 1897 p103 On ne peut plus admettre un contraste absolu entre l' originalité et la tradition. Les idées, comme les germes organiques, s' envolent au loin ; mais elles ne se développent que sur un sol propice où elles s' élèvent à des formes supérieures... la véritable originalité de la philosophie grecque tient à sa perfection et non à ses commencements. (note sur l' origine de la philosophie grecque due à la spéculation orientale). (note 5, page 444, tome i, matérialisme de Lange). talant ou talan signifiait désir dans la langue française du quinzième siècle. Dom Henri (Luis De Camoëns, par Miguel Lemos, page 35) avait pour devise " talant de bien faire " . revue de métaphysique et de morale, septembre 1896. -M. Noël estime que les grandes p104 lignes de la philosophie hegelienne peuvent servir de cadre aux acquisitions de la pensée contemporaine. visite de l' empereur de Russie en France. -au débarqué de Cherbourg, il était visible que l' empereur se tenait sur la réserve ; on lui avait dit qu' il serait harangué par des orateurs de carrefour, etc. ; même l' impératrice avait l' air gouailleur. Les gaffes officielles ont été nombreuses. à l' élysée on l' a fait attendre une demi-heure. à l' opéra, le protocole n' avait pas nettement déterminé s' il donnerait le bras à Mme Faure. En somme, il était chez elle... il le lui offrit ; elle ne voulut pas voir. Faure et l' impératrice avaient filé devant... aux français, à Versailles, il a donné le bras. Le protocole fut détestable. à Versailles, on disait à l' un d' eux : " l' évêque de Versailles voudrait... " -" l' évêque de Versailles ! Je m' en f... " Hanotaux, toujours, hésitait. D' Estournelles veut devenir l' Hanotaux des radicaux. La fortune d' Hanotaux ? On savait bien que celui qui arriverait au ministère connaissant p105 la carrière, le personnel, le métier, trouverait de grandes chances de réussite. Les Cambon et les Reverseaux, qui sont, de l' avis de ce jeune homme Chevandier De Valdrome, ce que nous avons de mieux, voulaient attendre, se réserver, voir venir. Hanotaux a accepté. Il a la chance. Il est vrai que Berthelot a écrit aux anglais une lettre trop raide qu' il a été obligé de retirer ensuite, mais cette situation c' est Hanotaux qui la lui a léguée. (Dongola). Dire que de Berlin, de Russie, du Caire, de Londres, nulle dépêche ne nous était venue ! Quand un ministre des affaires étrangères veut dire : moi, je ne m' occupe pas de politique intérieure. Encore les russes. Il paraîtrait que l' impératrice ne devait pas venir. C' est son frère, le grand-duc de Hesse (? ), qui l' y aurait décidée à l' instigation de Guillaume. On pensait, comme elle est allemande et anglaise, qu' elle empêcherait Nicolas, qui est plus que nerveux, qui est un névrosé, de se laisser aller à quelque impression. Le tsar n' aime pas Guillaume ; ce gascon l' a gêné, froissé ; lui a déplu. En apparence le tsar a pu paraître moins aimable qu' elle qui est très femme du monde, p106 tandis qu' il est timide, n' ose pas parler. Morenheim très dévoué aux orléanistes, très opposé à l' alliance russe qui doit fortifier la république, a contribué à mettre de côté le parlement, ce qui a forcé le tsar à réparer ce qu' il a fait gracieusement mais sans en être enchanté. Une autre faute de Morenheim, c' est ce déjeuner des princes, tout à fait incorrect. La tsarine y fut glaciale, ne se fit pas présenter les dames. Pourquoi ? Ce déjeuner fut d' ailleurs aussi pénible que possible. Chez l' aubergiste, à Emin, lorraine allemande. -ah ! Vous êtes M. De V... ; eh bien, je veux vous montrer mon fils. Interrogez-le en allemand. Moi je ne sais pas l' allemand. Et maintenant, interrogez-le en français, n' est-ce pas qu' il le parle avec un meilleur accent que moi. C' est le curé qui vient tous les soirs lui donner une leçon. Le docteur Devillers au tribunal. Le juge : -vous êtes vif, emporté, mais vous vous souviendrez que vous êtes un témoin devant la justice. p107 Alors le docteur éprouve le besoin de faire un petit discours qui est accueilli avec sympathie. -je sais ce que je dois au tribunal, je respecte les juges et la vérité, je m' exprime avec modération, etc., etc. (se tournant vers Strauss) quant à cette crapule-ci, je ne partirai pas sans lui avoir craché à la face son infamie. au duel Mermeix-Dumonteil. -il (le docteur Devillers) est le docteur. -vous êtes brave et honnête, Dumonteil. Je ne vous dirai donc rien. Je vous dirai simplement : tirez au ventre. Quand il soigne Mermeix : il le sonde. -allons. Ce ne sera pas encore cette fois-ci. -eh bien, docteur, direz-vous encore que je suis un lâche ? -vous êtes dans un triste état, je ne veux pas y ajouter ; je ne vous dirai rien que ceci : ignoble canaille. Ce qu' on entend, sans phrase, par colonisation : vers 1840, le père du général du Barail p108 prédisait à M... qu' il mourrait dans la peau d' un capitaine retraité : " dans la peau d' un capitaine retraité, écrivait celui-ci, mais alors, c' est qu' il n' y aurait plus d' arabes. " en août 1896, Ballu revenant de Konakry me dit : le malheur, c' est que les nègres n' ont pas de besoins ! Pour les faire travailler, il faut leur donner des besoins, leur faire apprécier l' alcool. Qu' est-ce que le mémoire du baron de Stein sur la réorganisation de la Prusse ? (11 juin 1807). 13 novembre 1896. -ma pensée ne peut pas se détacher de cette figure de Sautumier sur son lit de mort. Dans cette maison, dont j' avais monté l' escalier, au matin même de son succès proclamé et de ma honte, je suis remonté avec d' âpres sentiments sur les changements qui bouleversent les destinées. On m' a fait entrer dans cette salle à manger où j' avais voulu, pour le plaisir de me faire mal, déjeuner avec lui ce matin même de son bonheur. J' avais vu sa main ouvrir des télégrammes, toujours, toujours des télégrammes, tandis que moi seul avec lui, j' écoutais les silences de sa conversation remplie p109 par la lecture de ces télégrammes de félicitation. Il me disait les noms et c' étaient mes amis qui le félicitaient. Or dans cette même salle à manger ce matin, lendemain de son agonie, son père est venu, m' a parlé et il avait encore des télégrammes dans la main, des télégrammes, des télégrammes toujours et qui semblent pour moi, rentré pour la seconde fois dans cette pièce inoubliable, la suite ininterrompue de cette série de félicitations. On m' a fait pénétrer près du mort. Sa bouche qui m' a tant injurié, ses yeux qui me guettaient, tout cela était devant moi, mais avec une lamentable meurtrissure. Oh ! Le pauvre garçon ! ... la meurtrissure de sa chute. Et comme son succès, son triomphe l' avait fait à jamais loin de moi, tant qu' il devait être heureux, de même, lui que j' aurais aimé, s' il avait eu besoin de moi, aujourd' hui il est distant par la mort. Je ne peux même pas fraterniser avec sa douleur de la vingt-sixième année, car il est un objet, une chose insensible, que je regarde avec crainte, avec un vague sentiment de sacrilège. Moi, l' ennemi, pourquoi m' a-t-on laissé entrer dans la chambre du vaincu, mon vainqueur ? Et les honneurs de ce mort me sont faits par son secrétaire, par le confident de tout ce qu' il craignait de moi. Il me montre le père, le cadavre, s' empresse à tout, me mène au café, me laisse entrevoir la circonscription... je m' associe à ces discours à une table p110 ignoble, devant un vermouth ignoble, avec le jargon confus des héritiers et des politiciens, mais une admirable poésie me transporte. Rien de tout cela n' est plus. Il est mort. Et comme j' étais un des grands éléments de sa vie, comme je vivais si fortement en lui, c' est de moi aussi quelque chose qui est mort, un lieu où j' étais estimé, apprécié, aimé, car il savait bien, moi à peine son aîné, que j' avais senti le jour où il m' a demandé de le faire nommer député, un âpre plaisir à me dépouiller des morceaux brisés de mon espoir, à lui dire : on m' a hué, désespéré, prenez-en les morceaux pour vous en faire du bonheur, du succès. Et j' aurais pu ajouter ce que je sentais si vivement : " ma jeunesse est passée, elle cède à la vôtre... " le voilà mort, celui par qui, cette année, j' ai tant souffert, tant senti la vie, mon ennemi, je souffre du témoignage qu' il me donne sur le néant. Que ne puis-je, quand mon heure viendra, mourir le visage voilé et plus jamais découvert. Cette maison où tous nous pénétrons ce matin ! Seule la large poésie de la mort, dont les flots me montent du coeur et m' étouffent, a sauvé de l' injure, je veux dire de ma sécheresse, ce pauvre, ce frère en romantisme, ce napoléonien incomplet. Il n' avait pas la sensibilité littéraire, ou du moins la conscience philosophique ; il s' ignorait peut-être, mais j' ai distingué son amour p111 de la gloire, son orgueil cabré. Il avait voulu me vaincre, ne pas céder à Barrès, n' avoir pas à reculer devant Barrès. Misérables béliers, qui sur une planche étroite, se heurtent de front. Le voilà, me voilà ! De la planche dont il resta maître est fait ce soir le cercueil qu' on lui cloue. ... ayant ainsi songé, je fus amené par l' agrandissement de l' horizon à distinguer dans un paysage philosophique un jeune homme aimé, brillant, et qui se précipite et je me plus à relire l' euphorion de Goethe : si vous entendez le chant d' un enfant, votre joie ressemble à la sienne... je ne veux pas plus longtemps rester attaché à la terre, laissez mes mains, laissez mes cheveux, laissez mes vêtements, ils sont à moi. ... non je n' ai pas paru comme un enfant ; l' adolescent arrive armé, associé avec ceux qui sont forts, libres et hardis. Partons ! Ce n' est que là où s' ouvre le chemin de la gloire... entendez-vous le tonnerre sur la mer... vers la douleur et le tourment ? La mort est une loi, cela se comprend assez. -le choeur : quelle horreur ! Quel délire ! La mort est pour toi une loi ! Orgueil et danger ! Destin mortel ! -je sens des ailes qui se déplient... là-bas, là-bas il faut aller admirer mon vol. Il se jette dans les airs. Un beau jeune homme tombe au milieu des parents. C' est ainsi qu' euphorion se mêlant aux réalités, j' utilise Louis Sautumier, bien p112 qu' Hélène ni Faust ne s' intéressent à lui, pour augmenter les compagnons tragiques, les danseurs d' automne qui m' entourent et me conseillent dans mes promenades solitaires. Dans ce fragment du discours de Jaurès, sur la tombe de Sautumier, qu' on admirait fort devant moi, je trouve le témoignage de l' à peu près romantique, de la misère intellectuelle de ce vaniteux sonore. et nous ne nous arrêterons pas, même un instant, quelque sollicités que nous y soyons... etc. p113 décembre 1896, jour où je renonce à ma candidature. -toujours ramené à une vue trop basse de moi-même parce que je me regarde dans les yeux des autres, je souffre de manquer cette destinée qu' ils me proposent, que je ne puis aimer, qui m' est inférieure. Oui, ce sont les souffrances de la jalousie que m' inspire la politique. " combien nous eussions été heureux ! " dit-on de la femme qu' on quitte. Ce n' est pas elle qu' on regrette ; telle qu' elle est, on la fuit volontairement ; mais l' image qu' un instant on s' était composé d' un bonheur par elle, avec elle, aujourd' hui reconnu impossible. Depuis huit à dix jours qu' il m' a fallu prendre une décision, me présenter ou non, et quand j' ai dit oui, que j' ai posé mes bandes, le désir de me retirer, j' ai ressenti avec une cruauté physique les souffrances de l' indécision. étrange torture d' une imagination minutieuse qui me construisait, à un instant, toutes les raisons pour lesquelles p114 mon succès était probable et les motifs de jouissance que j' en tirerais et le tout présenté si exclusivement que c' était une certitude qu' il me fallait me présenter. Et puis une heure plus tard, avec une égale certitude, je concevais comme une horreur l' effort nécessaire ; comme une horreur encore, la qualité de député avec les exigences qu' elle entraîne. Et tout au contraire, la retraite, le silence du travail, mon oeuvre vivant sans production de ma personne et vraiment forte sans parcelle de cabotinage, cela me séduisait. Mais toujours, par-dessus tout, augmente dans cette neurasthénie mon sentiment de la mort, et ce grouillement des vers dans un cadavre qui est toute ma vie secrète, mon agitation sentimentale. Haine de la vie, c' est le principe de mon agitation qui ne fut jamais une course vers quelque chose, mais une fuite vers ailleurs ; destruction de moi-même, c' est l' autre secret de cet apôtre du développement, de l' augmentation individuelle. Porté par les incidents de mon essai de candidature, ma pensée se retourne vers l' enterrement de Sautumier. Spectacle sinistre depuis la maison mortuaire où Viviani, Lefèvre disaient : " de quoi ! Des curés, des calotins ! Mais alors on part ! " jusqu' à la gare de Lyon après quatre kilomètres sous la pluie, dans la crotte, et là, à la gare de Lyon, le cercle des menteurs se formait... et puis, moi, de ma voix blanche, sans une épithète honorable ni affectueuse, p115 rappelant le banquet joyeux où Sautumier fut triomphateur et posant mes droits à la candidature. Ces quinze lignes féroces que je lus m' épouvantèrent moi-même, glacèrent les menteurs qui demeurèrent sans un applaudissement... pour moi ces spectacles ignobles me transportent de lyrisme. Tu n' auras donc pas été inutile, cadavre d' un petit étudiant en droit forcené d' activité, oui de rapacité agissante. 9 décembre 96. -au retour de la fête en l' honneur de Sarah (théâtre), je me rappelle comme elle était belle dans cette langue de Racine. Et son grand cri : et Phèdre, au labyrinthe avec vous descendue se serait avec vous retrouvée ou perdue. son cri d' horreur alors de s' être fait entendre, sa bouche ouverte et plaquée toute ouverte sur le visage d' Oenone, c' était bien beau. Elle a trop chargé la fin de la scène ; il le fallait, parce que le texte (sublime de tendresse charmante et ardente) n' explique pas assez comment elle peut avoir dans ses mains l' épée d' Hippolyte. Mais enfin, elle a trop rugi avec une voix enrouée. Pauvre dame ! Disais-je et répétais-je. C' est mon impression dominante dans tout le reste. Pauvre dame ! Quand tous les poètes sans p116 cheveux, avec des habits mal coupés lui sont venus parler de jeunesse, toujours de jeunesse. Ce qui me différencie de tant d' autres, avec leur grand talent, leur habileté, c' est -puérilité, si l' on veut-le sentiment de la grandeur. 10 décembre 1896. -me promenant au bois (je me suis retiré, les élections ont lieu le 13), je suis salué, abordé par un cocher sur son siège avec à côté de lui un valet de pied. Il me dit qu' il est le cocher de Sautumier, que ce m' était dû de succéder à son maître, qu' en perdant celui-ci il a perdu huit cents francs par mois, que maintenant il est au service de la reine de Naples, qu' il me montre en effet marchant à vingt pas devant lui. Je le reconnais. Au déjeuner, il avait monté des fleurs. Au cimetière, il avait voulu me ramener dans la voiture de son maître, avec les lanternes allumées et le crêpe. Au lit de mort de sa femme et quand elle recevait l' extrême-onction, Sautumier avait voulu communier. Trois ans après, il me traitait de calotin et déclarait : " des curés, n' en faut plus ! " dans toutes les réunions publiques. p117 Petite fleur de la faculté de droit, mais gentil à voir, ardent dans les réunions publiques et donnant au gros voyou le goût de le protéger. La visite de T... au père de Sautumier, à Seignelaz, pour le taper, cela a du caractère. Laguerre, Mun, Sautumier, en lisant le banquet ; Sautumier surtout, en lisant la charogne. dans André Berthelot, je comprends une certaine conception scientifique de la vie. Laissons dans nos villages nos notions de morale, d' esthétique. La science éducatrice, la voilà. Comme on parle et qu' on s' étonne d' un monsieur qui épouse Reichemberg, Géruzez dit : " ces mariages-là me font toujours l' effet d' un monsieur qui descend de fiacre et qui achète le cheval et la voiture. " Mme Albert Le Roye dit à Mme De Martel : " nous sommes bien heureux, Barrès a dit de mon mari : de tous, c' est encore le moins cochon. " p118 (on avait cru que je me présenterais contre Le Roye, Rigaud, Lefèvre, etc.) ce que me disait Hugues Le Roux et qu' il a probablement noté quelque part, de la ruade que décoche l' étalon à la jument sitôt qu' il l' a possédée. La civilisation, c' est surtout de mettre des temps entre les mouvements naturels. Mais l' homme aussi, secrètement, n' en veut-il pas à la femme ? L' ambassadrice d' Italie, qui est la petite-fille de Rostopchine, me dit que son grand-père, l' incendiaire, fit brûler Moscou dans la fureur où il était contre Kutusoff qui lui avait promis qu' il défendrait la ville. Jamais Rostopchine ne vit, dès lors, l' empereur Alexandre ; son fils, ses filles, ne furent demoiselles d' honneur ni page (sauf sous Nicolas) ; lui, Rostopchine, fut assailli par tous ceux qui lui disaient ; vous m' avez brûlé mon palais, supprimé ma fortune ; au point qu' un jour il dit : " puisque les russes ne veulent pas comprendre quelle grande chose ils ont faite en incendiant Moscou, je vais leur retirer cette gloire. C' est alors qu' il écrivit sa fameuse brochure : la vérité, p119 où il déniait, contre toute évidence, avoir voulu incendier Moscou. Cette brochure, il la regretta amèrement dans la suite. Tolstoï est le petit-fils, par sa mère, de Kutusoff. De là la guerre et la paix toute pour Kutusoff. (résumé d' une conversation avec l' ambassadrice d' Italie chez la princesse Mathilde, mercredi 16 décembre 1896.) 18 décembre 1896. -Byron à Venise, Goethe à Vicence. ces deux sillons creusés aux canaux de Venise comme l' ornière d' un char maîtrisant les gondoles des jeunes gens enivrés de leur âme et du ciel qui, sans direction, viennent en Italie contenter leur besoin de beauté. la fièvre de Byron, la puissance de Goethe disciplinent en l' élargissant le génie qui croit étouffer de tant de magnificences, et qui ne conçoit pas le but des mouvements que la lagune donne à son âme pour endormir ses souvenirs des jours antérieurs la lagune dont les plis sont la trace des grands hommes sait, en la berçant, la volupté. et nous confondre avec la race la notion de la grandeur p120 comme un voluptueux au lit de sa maîtresse glisse toujours vers le centre où leurs corps mêlés d' un poids plus lourd ont creusé davantage (la mort de Venise). ma pensée, tandis que mon cerveau est plein des brouillards sous lesquels souvent s' efface ma personnalité, m' évoque Leclaire, devenu fou, et en qui avec sympathie je reconnais une admirable personnalité d' humanité, d' entrain, de jeune enthousiasme. Il est pour moi toutes les armées de la révolution. Devenu fou en disant patrie, il se place (dans mon imagination que les convenances n' arrêtent point parce que nul, sinon moi, n' y pénètre), auprès du petit martyr de la rue Vaneau qui mourut en disant " toutou " . Le petit chien, l' idée de patrie consolent Leclaire et l' enfant de la rue Vaneau. Quand je vais à Nancy je l' entrevois parfois cet honnête alsacien qui eût été un grand homme si aisément. Et qui saura jamais son nom ! 19 décembre 1896. -dîner chez la princesse Mathilde avec Lavisse. Lavisse à qui on a offert l' ambassade d' Allemagne p121 dit l' avoir refusée " parce qu' il n' y a rien à faire " . L' Allemagne a chargé lui, Lavisse, de parler d' une entente : restitution de Metz à la France, Metz et ses fortifications (moyennant une somme de... et une compensation coloniale sur laquelle on eût été coulant) et moyennant surtout, c' était là le grand, le seul point, une reconnaissance éclatante et nouvelle du traité de Francfort, en ce qui concerne Strasbourg. Ces propositions ont été examinées et n' ont pas paru de nature à être prises en considération, car aucun gouvernement français ne serait en mesure de les faire accepter par l' opinion. Le lendemain, le gouvernement eût disparu. De la conversation et pour m' en préciser le souvenir, je note ceci : " très difficilement, dit Lavisse, j' ai pu faire passer un article dans le figaro, ils ne voulaient pas. " qui ils (le figaro, le gouvernement) ? Lavisse et moi sommes d' accord : ce serait la sagesse même d' une politique réaliste. On aurait Metz et la première occasion de ressaisir Strasbourg n' en serait ni pire, ni meilleure. Mais l' effet moral serait désastreux. Car le traité de Francfort, l' abandon de Metz et de Strasbourg obtenus de nous dans de si tragiques conditions, nous ne l' avons jamais dans notre conscience tenu pour valable. à propos des scandales de Berlin (tausch), Lavisse dit que l' empereur est enveloppé de toutes ces intrigues, n' y peut rien : " il n' inspire p122 personnellement aucune gêne, n' a pas d' autorité, pas de prestige. " pour comprendre la basse manoeuvre qu' essaye de couvrir l' article de Jaurès, il suffit de savoir dans quel ordre sont arrivés les divers candidats : Girault, candidat de l' intransigeant ; Lavier ; Brunet ; Turot ; Serre. Ces quatre derniers étaient considérés comme socialistes par la petite république qui excluait Girault et qui présentait Turot. En dépit de cet ordre d' arrivée, c' est Brunet sur qui Turot et Serre se replient. Il ne reste donc rien de l' argumentation de Jaurès, même en acceptant ses formules. Mais quelle folie ce socialisme ex cathedra qui exige des adhésions à des phrases, qui rejette des gens vivants, des concours non suspects pour des abstractions à échéance indéfinie et équivoque comme leur internationalisme. Il serait bien urgent, disait encore Lavisse, que nous eussions à Pétersbourg un ambassadeur p123 qui montrât que la France n' est pas un pays de quatrième ordre. 22 décembre 1896. -S..., de mon comité, concierge rue d' Orléans, vient me trouver. Depuis samedi (il est mercredi) son fils âgé de huit ans a disparu à la sortie de l' école avec sa serviette d' écolier. La semaine d' avant il avait lu le tour du monde, il s' est interrompu et il a dit : " maman, c' est bien beau comme ce pauvre garçon s' est en allé d' Allemagne, il n' avait pas un sou et quand il a été logé chez une dame, pour reconnaître son logement, il a été pêcher et il a pris des poissons qu' il lui a donnés. " voilà tout ce qu' on sait sur les mobiles qui ont pu germer dans son cerveau et le décider à fuir à quatre heures et demie à l' entrée d' une nuit d' hiver, de la première nuit où il a gelé. Force divine de la poésie qui sans but meut l' humanité. Et combien dans la bouche de ce pauvre père sans instruction j' aime les mots qu' il employait pour me peindre son fils, bon élève, et qui a des livres de classe. 22 décembre 1896. -avec quel étonnement et quel plaisir mêlés, causant avec p124 Laur dans le salon d' attente de Ganderax, je lui fais accepter, je retrouve dans sa bouche mes pensées : " la vie politique est un jeu. " il me dit : " j' ai renoncé, pour élever ma famille, à la vie politique. Il y faut de l' argent. J' y reviendrai en 1901. " et nous développons : Jaurès s' usera. Notre tour reviendra. Le plaisir de lire les journaux, de dire en arrivant à la chambre : quoi de nouveau ! Du nouveau, du nouveau toujours. c' est un plaisir d' enfant perpétué dans l' âge mûr. 29 décembre 1896. -aujourd' hui Philippe a ri pour la première fois devant un jouet, un bonhomme qui fait de la gymnastique autour d' une barre fixe. évidemment il n' a pas vu la ressemblance ; il n' a pas vu que c' était un gymnaste et que ce gymnaste avait un désossement grotesque et par là amusant. C' est le bruit et l' agitation qui l' ont égayé. Mais il y avait dans ce sourire, dans cette appréciation d' un jeu, d' une chose d' art, quelque chose qui classe Philippe au-dessus de l' animal et, si faible, en fait un membre de l' humanité. En outre la qualité de ce sourire était d' une grande bonté un peu hautaine : " est-il farce, cet animal-là, disait le sourire au p125 gymnaste. Il se donne bien du mal. C' est un rigolo. " mais cet enfant si bienveillant, tout de lait, bientôt pour assurer sa vie va commencer l' indéfinie série des meurtres. 30 décembre 1896. -sur la campagne, en toutes saisons, pour moi s' élève le chant des morts. Un vent léger le porte et le disperse comme une senteur par où s' oriente mon génie. Au cliquetis des épées, Achille, jusqu' alors distrait, comprit, accepta son destin et les compagnons qui l' attendaient sur leurs barques. Le chant des morts que me communiquent la gorge des fauvettes, la multiplicité des brins d' herbe, la ramure des arbres, les teintes du ciel et le silence des espaces m' assigne pour compagnons tous les éléments mouvants dont est faite l' incessante décomposition. janvier 1897. -dans ces premiers jours de janvier, Fournier qui est venu me voir (à qui j' avais assez rudement répondu parce qu' il faisait l' anti-français, l' allemand) me raconta qu' il a vécu à Buenos-aires, au Paraguay, p126 au Chili. Il me parle de certaines îles où des foyers préhistoriques sont encore à fleur de terre, non recouverts. Pas de passé historique, pas de poussière humaine. " la terre est crue, dit-il, tout est cru ; l' eau, le lait, les oeufs pas de saveur. " cette idée me hante depuis ; n' aimons-nous donc à savourer que de la poussière de cadavres, de la décomposition. Moi amoureux de l' histoire, de la mort, je sens combien cela est vrai. jeudi 7 janvier 1897. -dîné avec Stanley, chez Daudet. Sur la chambre, je lui dis : il n' y a en réalité qu' une trentaine de députés. -mais c' est partout comme cela. Six pour cent. Dans un régiment, dans une administration, six pour cent. Au Congo je voyais des jeunes gens aimables, gentils, mais ils ne savaient pas commander. Pas un mot d' éloge pendant le travail ; après, oui. Est-ce que vous payez votre maison avant qu' elle soit bâtie ? Je marque et j' apprécie son esprit réaliste. Pour nourrir une conversation qui n' est pas facile, je dis : " les jeunes gens doivent vous entourer, vous visiter en Angleterre ? -pourquoi faire ? " il ressemble étonnamment à Constans, p127 sauf qu' il a le bas du visage plus ferme. Toute la figure très dure ; en outre il est petit. émile De Girardin disait à Mme De Loynes qui me le répète : ne dites jamais de mal de vous ; on est trop pressé, on le croira. Quel joli thème de rêverie, quel exercice impossible : imaginez ce que devait être la prière de Fabrice. Futur archevêque de Parme et transporté d' amour pour la Crescenzi, il prêche à la cathédrale dans l' espoir qu' elle viendra l' entendre et que sa gloire la touchera. " mais si j' ai jamais ce bonheur (qu' elle vienne) ou je me trouverai mal, ou je resterai absolument court. " pour parer à ce dernier inconvénient, il avait composé une sorte de prière tendre et passionnée qu' il plaçait toujours dans sa chaire sur un tabouret ; il avait le projet de se mettre à lire ce morceau, si jamais la présence de la marquise venait le mettre hors d' état de trouver un mot. Or Stendhal n' essaie pas de nous dire cette prière. Et pourtant son héros, page 444, la lit, fait pleurer tout Parme. p128 M' amuser un jour à la chercher pour moi-même, cette prière. Ai-je noté que ce voyage de Vénétie (septembre 1896) c' est le temps où je devins sensible au langage de l' architecture. Et moi aussi, un jour, j' ajouterai quelque chose au vase de tristesse, au graal des poètes romantiques. Une morale d' esclave : plaire au maître. C' est la morale de nos jeunes politiques qui se rallient au système, c' est la morale des polonais. Ce n' est pas leur intelligence, c' est leur bouche qu' ils tournent vers le dispensateur, le tout-puissant. Parlant des déplacés, comment dirai-je, de ces gens qui jouent l' amour à pile ou face. Ma conversation avec André Berthelot, 18 janvier 97. La seule objection et il n' y a rien à lui répondre, mais aussi elle ne laisse rien établir, c' est qu' il n' y a être que là où il y a conscience. Seul l' individu a conscience. p129 Le sacrifice à la société, c' est quelque chose d' inexistant. Hors cette hypothèse, cette vérité métaphysique, Izoulet a fort bien dit, la société est l' âme de chacun. Le corps, c' est ce qui nous appartient ; l' âme, c' est ce qui appartient à la société, ce que nous recevons d' elle. Il y a intérêt à agir conformément à l' intérêt général. On peut, on doit imaginer une société constituée de telle sorte que chacun sentira qu' il doit agir pour l' intérêt de la société. Voilà la morale future. Nous repoussons les religions révélées, à cause de ce qu' elles contiennent et à quoi nous ne pouvons croire. Mais Comte a fort bien saisi le culte des morts, des héros qui nous permettraient de nous passer de ces religions, tout en nous donnant le lien social religieux. énervé par ce temps de neige et son chloroforme, ma pensée se reporte aux choses inoubliables qui, de 1870, sont restées dans mon cerveau. 23 janvier 1897. -ce premier cri : mama, mama, plus étonnant, émouvant que la statue de l' artiste qui s' anime. Quoi donc ! Il sait toute la vie, les rapports des êtres. Il entre dans la civilisation, dans la suite des humains ! p130 Quand Rouy, à ma leçon d' armes, me dit- marquez les temps, Monsieur Barrès... ici, prenez un temps..., une, deux-j' y trouve une excellente leçon d' intellectualisme. Oui, que ma pensée marque bien les temps, les moments de ses opérations. C' est le sec et de la grande clarté. 30 janvier 1897. -depuis huit jours qu' à l' occasion de cet (...) j' ai lu comment les paysans dans les réunions publiques criaient : vive Jésus-christ ! Ce cri me hante, me remplit d' émotion. Est-il plus beau que : vive la liberté ! Ces acclamations sur des abstractions, sur des parties nobles de l' âme sont également émouvantes. Mais si d' instinct mon émotion sympathique s' éveille sur : vive Jésus-christ de préférence, c' est que j' ai le goût des minorités. Goût malsain ! Goût d' un homme qui n' a pas l' esprit social. Dans l' album d' Yvette Guilbert que m' envoie Louis De Robert, je note cette phrase de Zola : elle chantait... " et tout un monde s' est évoqué, à moitié réel, à moitié fantastique, p131 d' un excès dans le caractère qui est l' art tout entier. " aujourd' hui encore je pense à Pascal. Si nous pensons d' accord avec lui, c' est dans sa partie sceptique. (Bourget a bien analysé les diverses parties de son oeuvre.) il y aurait à démontrer comment son scepticisme est l' état même de notre science. Mais si nous l' aimons, c' est parce qu' il y a derrière chacune de ses visions de la vie, la figure de la mort. 4 février 1897. -aujourd' hui, tremblant de fièvre, j' ouvre un livre, une histoire d' amour qui a un caractère de vérité et que je lis avec un certain intérêt, quand mes yeux tombent sur ceci, que cette amoureuse peu plaisante appelle son amant M' sieur Barrès, qu' elle le définit à lui-même par des phrases de l' homme libre. c' est ma plus forte impression d' écrivain, de poète. Pendant une minute, m' étant soudain levé, j' ai été ému d' avoir été mêlé, sans le savoir, à des choses sincères, faites non pour me plaire, non pour paraître, mais bien parce que j' avais correspondu à leur façon de sentir. Si seul et frêle dans ma grande pièce, désespéré de mon travail insuffisant, j' ai vu là (pendant une minute) une suffisante utilité reconnue à mon oeuvre. p132 Aujourd' hui 7 février, Berthelot vient de me parler de son affaire Basselin. Un ami de Basselin (que lui, Berthelot, a accusé d' avoir tripoté dans la concession des chalets de nécessité) lui dit pour concilier... " on dit que vous avez un frère, professeur de chimie à la ville. Chacun a quelque chose à se reprocher : vous avez votre frère, il a ses chalets. " l' une de mes éternelles causeries avec Garabed. -je ne veux plus que vous me promeniez dans ce bois triste comme un cimetière. -beau comme la mort. -tout ce que vous me dites me décompose. -il n' y a rien de beau sans la mort. Vous-même la mêlez aux histoires qui, pour vous, prolongent l' horizon. -quelles histoires ? -celui qui dit : le soleil lui aussi pâlit. Il y a là trois belles choses : un héros, le soleil et la mort. Il y a en moi un asiatique qui s' endort, s' enfonce dans la mélancolie, mais aussi un hellène. Les grecs utilisent la mort. Toute leur vie est une belle tragédie, dont la mort p133 est un acte glorieux. Les théâtres sont pour eux petits et infiniment multipliés, c' est le doeme, la cité. On y est facilement l' un des premiers. Quand on meurt, c' est un acte auquel tout le village s' associe. On promène le mort à visage découvert et l' on dit sur lui des éloges, des regrets. S' il est mort devant l' ennemi, quel bel enterrement. Ainsi le grec s' habitue à envisager la mort comme la récompense honorable d' une vie utile à la cité. Achetez donc une maison dans une allée de poivriers à Athènes. Pour moi mon rêve demeure une véranda, pleine d' oeillets blancs, là-bas sur l' Indus, aux extrémités de l' empire d' Alexandre. Comme j' aime aussi ce lac d' un bleu intense dont parlait Ximénez, l' espagnol né à Avila et qu' il vit dans les montagnes pleines de neige et de myosotis d' où il embrassait toute la Perse. Mais que j' entende un cheval qui hennit et qui piaffe ! -ah ! Prends-moi en croupe... la rue de la paix avec ses pierreries me fait toujours songer à la vieille civilisation égyptienne. Mes tristesses qui empoisonnèrent tant d' esprits m' empoisonnent elles-mêmes quand p134 elles ont perdu leur lyrisme qui faisait l' illusion de la vie et que je les retrouve figées, toutes mortes, comme des notations de malade ou de fou dans mes sombres cahiers où jamais le soleil léger ne pénètre. Malheur, s' écrie Darmesteter, à la page 9 de son livre les prophètes d' Israël, malheur au savant qui aborde les choses de Dieu sans avoir au fond de la conscience, dans l' arrière-couche indestructible de son être, là où dort l' âme des ancêtres, un sanctuaire inconnu d' où s' élèvent par instants un parfum d' encens, une ligne de psaumes, un cri douloureux ou triomphal qu' enfant il a jeté vers le ciel à la suite de ses pères et qui le remet en communion soudaine avec les prophètes d' autrefois. C' est une facilité pour se conformer à l' idée goethienne (dont parle entre autres Taine, à propos de Carlyle), de recréer en soi l' être dont on parle page 266, littérature anglaise, tome v. Enfant élevé dans un hospice, parmi de jeunes femmes à opérer, j' ai aimé la douleur. p135 Byron partit du port de Gênes au milieu de l' enthousiasme. Une tempête, à peine avait-il quitté le port, les secoua affreusement et les força après trois heures de rentrer au quai. Ce qui fut une grande déception. Ils passèrent deux heures à terre que Byron employa à aller visiter la maison qu' il avait habitée avec la Guiccioli- et il pleura. le 28 février 1897, je suis allé à Varennes visiter la chute de la monarchie. Puis le 1 er mars, avec Galli, je suis allé chez M. Gazin, âgé de quatre-vingt-deux ans, à Moyenvic. Le soir, vers neuf heures, de Bar, j' arrivai dans la nuit la plus profonde à Clermont-en-Argonne. Dans ce petit village de l' Argonne qu' aucun chemin de fer ne relie au monde, et muré plus étroitement que jamais par les pressentiments de la mort, j' ai peur de la vie, des catastrophes physiques, des horribles souffrances. N' ayant ni revolver, ni chloroforme, je me sens désarmé contre la méchanceté du destin. Mais que dire des immenses impressions p136 dramatiques dont me remplit Varennes, elles sont éparses dans mon cahier de voyage. M. Gazin, quatre-vingt-deux ans, me raconte qu' en 1815 des bandes de loups suivaient les envahisseurs. De l' ancien temps, il dit : " ce n' est point qu' ils fussent débauchés... ils l' étaient moins peut-être qu' on ne l' est aujourd' hui, mais ils étaient fiers... ils étaient trop fiers, ces messieurs. " mon père était percepteur ; il avait sa place à la table du château à de certains jours avec le curé. En 1791, le comte était parti, ces dames le firent venir et lui dirent : " il faut que nous partions ; pouvez-vous nous prêter trente mille francs. Nous vous donnerions en échange, notre bois " (qu' on appelle encore le bois de l' émigré). " mon père dit que c' était possible. Alors on le fit signer. Il signa. Et ces dames dirent : " vous avez notre parole. " mais il dit : " je suis un homme. Vous voulez ma signature. Je veux la vôtre. -eh ! M. Gazin, à nous, notre parole suffit. " alors mon père partit. Le soir elles coururent après lui. Et elles signèrent. Elles émigrèrent. Mais leur bois fut déclaré propriété de la nation comme bien d' émigré. Et mon père se garda bien de réclamer parce qu' on lui aurait coupé le cou de ce qu' il avait prêté de l' argent à un ci-devant pour le faire évader. " seulement quand les dames de... rentrèrent, elles dirent à mon père : " vous p137 ne perdrez pas trente mille francs pour nous. Choisissez ou l' argent ou le bois. " " ah ! Oui, ils étaient fiers. " j' allais au château. On mangeait du melon avec le beurre et puis encore au dessert du melon avec du sucre. Alors la dame en me passant la main dans les cheveux me dit : -hein ! Mon petit, chez toi, tu ne manges pas du melon avec du sucre ! -alors j' ai dit : -qu' est-ce qu' elle dit donc ! Elle se fout de moi. Je crois qu' elle m' a touché l' oreille. " et il partit en courant et ne voulut jamais y retourner. Il me raconta encore la prise de Nancy : " je suis monté en voiture, j' ai suivi les allemands : ils étaient cent vingt-cinq allemands. Le chef m' a mis son revolver près de la tempe, mais je voyais bien dans ses yeux qu' il ne voulait pas me tuer. Je me suis arrêté, et puis j' ai encore voulu passer une fois. Alors ils ont crié " kapout " . Et j' ai vu que ce serait sérieux. Je suis resté à cinquante mètres. On est arrivé à la porte Saint-Georges. On a crié " à bas les français, vive la Prusse. " on m' a dit que c' était des manoeuvres de Nancy. Le chef s' était avancé avec vingt-cinq hommes. Et puis encore avec quatre il était assis sur le pont, pendant qu' on allait chercher le maire. Et ses jambes frappaient le pont. Alors le maire est arrivé et il a fait trois grands saluts de tout le corps. Le chef dit : " monsieur, si Nancy ne donne pas cent mille francs, la ville sera pillée. " Welche dit : " vous vous p138 trompez ; nous ne sommes pas si riches. Tenez-nous quittes pour cinquante mille francs. -soit ! Dit l' allemand. " et les quatre uhlans allèrent à la mairie préparer les billets. " à épinal, quatre soldats encore arrivèrent à la mairie. Il y avait un immense rassemblement autour d' eux. Ils dirent qu' il fallait se préparer à loger tant de mille hommes. Alors la population courut chez les boulangers faire ses provisions. Elle mangea pendant huit jours du pain dur, parce que les prussiens ne vinrent pas ; ces quatre-là venaient seulement pour se rendre compte si la ville était occupée par des français. C' étaient des éclaireurs. Mais les prussiens dans ce moment-là ne passèrent pas par épinal. " penser à Barbier, à Mariotte. Ce mot de Verneville a de la force. Comme je lui demandais ce que pensaient de moi les Ferry, il me répond : " plutôt du bien, du moins, pas de mal, parce que ce sont des individualistes. " développez : ils ne voient dans la vie que des individus qui se développent, veulent prendre une influence et comprennent que ce soit dans un clan ou dans l' autre. p139 voyage à Nice et à Costebelle chez Bourget, mars 97. -c' est une source d' émotion à laquelle je peux toujours retourner, l' intervention de Sautumier dans ma vie. Comme il était jeune ! C' est la jeunesse même et agréable et insolente qui pénétra dans le café de Boulogne où je faisais une réunion privée. Et quelle impertinence dans sa voix chantante, quand il dit : " mais que me disait-on, citoyen, que mon adversaire n' était pas un orateur ! Je l' écoute, je l' admire ; je vais essayer de lui répondre. " et ensuite, quand, à mon tour, je lui répondais assez durement, sa figure surprise que je pusse être mécontent, la protestation de sa courtoisie qui combattait l' adversaire politique et honorait l' homme ; et soudain il me tendait la main et il partait, ayant déjà à demi conquis les sympathies. Le malheur était entré dans ma vie. Il me fit savoir que j' avais vieilli. C' était lui maintenant la jeunesse. Quelle activité ! Quel enthousiasme autour de lui ! Ces acclamations, quand il arrivait. Aucun talent pourtant et de cervelle point ! Et tout gorgé de cet alcool, de cette strychnine qui firent de lui une proie pour le délire. Mais avocat de justice de paix, sans plus, il était gentil garçon, jeune avocassier. p140 Et moi aussi, peu d' années auparavant, quand je n' avais pas trente ans, j' ai connu ces complaisances des foules. La vie est une brutale. Il ne s' agit pas de lire les livres, d' y chercher des modèles à ses ambitions, d' écarter avec délicatesse ceci, cela, qui sont choses vulgaires, ennuyeuses. Il faut accepter les conditions de l' action. Quand Lavisse apprit la mort du prince impérial, lui qui, après avoir cessé d' être son professeur, lui écrivait tous les jours et avait rêvé de faire un prince, d' avoir son influence par lui, il eut une éruption sur tout le corps qui mit sa vie en danger. à ma rentrée à Paris, le samedi 3 avril 1897, je vais à la chambre. Pour qui travaille Arton, pour aucun groupe parlementaire. Ne serait-ce pas pour les financiers ? -comment ? Ils ont intérêt et habitude de prendre les forces existantes et ne se perdent pas à créer des forces. - parfaitement, mais ils sentent qu' aucune des forces parlementaires dorénavant ne leur est sûre. p141 Rodays dit à Hébrard : " j' espère que vous ne nous comptez plus comme journalistes conservateurs. Nous sommes républicains. -il faut avouer, a répondu Hébrard, que ce n' était pas le moment de changer. Le président avait commencé par lui dire : il eût mieux valu, monsieur, déranger deux amis que trois juges. Maret, dans le couloir du juge, essayait de plastronner, mais il avait un mouvement du menton comme ceux qui n' ont plus de dents. A. Boyer. -chez lui le matin, il y avait eu une scène affreuse de tous les fournisseurs arrivant avec des notes de trois francs, de six francs... il s' en allait seul, ployé, accompagné, ô ironie, par Cravoisier de la libre parole qui en avait de la pitié. Garabed qui, fin mars, a fait une conférence à Louvain me dit : j' étais en plein moyen âge. L' évêque, après la conférence, lui dit : " permettez-moi, quelques grains de sel... p142 vous avez dit à plusieurs reprises cerveaux... nous sommes cartésiens, n' est-ce pas ? " les grecs ! Les grecs ! Dit l' évêque, je ne les aime pas : si l' empire grec n' avait pas existé, Charlemagne se serait rencontré à Constantinople avec Haroun-Al-Raschid et ce kalife généreux, touché par la lumière divine, se serait converti. " un de nos pères (? ) a vu le pape, il lui a dit : " que fait-on à Louvain ? Obéit-on à la règle ? à quelle heure se lève-t-on ? Il faut obéir à la règle d' une façon judicieuse. Il faut que vous soyez unis, disciplinés, comme des soldats. " et avec ses deux mains, il a fait le geste du soldat qui tient son fusil sur son épaule. 12 avril 1897. -lu chez Georges Hugo cet autographe inédit de Victor Hugo qui complète mon idée sur l' action intellectuelle de la bicyclette : " décision dans l' esprit ; précision dans l' idée ; concision dans le style. " la vérité qui, à jamais, sur les lèvres, laisse la saveur du sable, elle est de Robespierre, discours sur l' être suprême. creusez-la. C' est le suprême nihilisme : " plus un homme p143 est doué de sensibilité et de génie, plus il s' attache aux idées qui agrandissent son être et qui élèvent son coeur, et la doctrine des hommes de cette trempe devient celle de l' univers. " la voilà, la phrase du discours de Fabrice... il fallait détruire sa foi sans dessécher son coeur. Mon idéal, disait Audiat, c' est d' être assis dans une chambre demi-obscure ; au dehors un soleil aveuglant ; je mange du riz avec mes doigts, je bois de l' eau, je fume ; la chaleur est immense. Je sais la ville entourée de cimetières ; j' appelle tout cela Smyrne et je suis parfaitement heureux. Moi, disait Lorin, mon idéal n' est pas... une idée qui me hante, c' est comme il est triste d' être un héros, un homme qui affirme par sa persistance au milieu des pires supplices sa dignité et sa supériorité sur ses bourreaux ; oui, cela est triste quand il n' y a pas de galerie ; quand jamais personne n' en témoignera, quand on dira " le Bab a pleuré " . Causant avec Habert, je pense ainsi : " quand le public se dirait : oui, ils ont raison, p144 ce n' est pas à conclure que le pays dirait " qu' ils gouvernent " . Car la force du pays, sa sécurité est dans les bureaux, dans l' administration, et il faudrait qu' on vît en nous une équipe succédante... cette équipe, ils la tireront d' eux-mêmes, si nous n' avons pas ce qu' il faut pour donner confiance, et au pays parce qu' il verra avec nous les bureaux, et aux bureaux eux-mêmes. Il faut, quand on rencontre des fonctionnaires, leur dire : " voyons, êtes-vous satisfaits d' un état de choses qui ne vous permet pas d' être des agents ? " Mme Burdeau dans un salon aurait dit : " j' en ai assez de porter tout le poids... il faut qu' on sache que c' est mon mari qui est le coupable de ce qui est arrivé dans notre ménage. " elle voulait dire que Burdeau avait une maîtresse. ... d' autre part, ce professeur à l' école polytechnique me dit : " à la suite de dîners, avec des camarades à lui et à moi, Burdeau entrait dans des restaurants de nuit et demandait des filles. " il avait vingt mille francs au soir, on lui demanda un travail supplémentaire et pour trente mille francs il fit le rapport Maret. p145 avril 1897, Verlaine. -j' ai vu Mme J. Rioli une écrivain, elle m' a dit : Mme Krantz est morte ; elle est morte en nous appelant tous ; elle disait : " je veux qu' ils assistent à mon enterrement. " j' ai enterré Verlaine dans de beaux draps de lit ; des draps de Cambrai ; ils avaient un ourlet large comme la main. Vous voyez que le maître a été bien enterré. " voici les raisons du mécontentement de l' empereur d' Allemagne contre les grecs : 1. Le changement de religion de sa soeur, contre laquelle sa femme, très dévote, le monte ; 2. L' argent allemand qui est perdu et qui était allé en Grèce à la suite de ce mariage ; 3. L' accueil froid, les décorations refusées lors de son voyage à Athènes où on lui marqua du dédain. Il dit : tout cela se paye ; 4. Un sérail de quatorze femmes merveilleuses que le turc lui offrit lors de son voyage à Constantinople. Cet empereur n' a jamais pardonné à sa mère d' avoir déterminé Frédéric d' accepter l' empire. On savait Frédéric très malade ; lui-même ne tenait pas à régner. Peut-être Guillaume ne pardonna-t-il pas à sa mère p146 d' avoir fait venir Mackensie qui prolongea son père. Si la mère voulut que Frédéric acceptât, c' est qu' elle voulait être impératrice. Si elle ne l' avait pas été au moins une heure elle aurait occupé à la cour de sa mère le dernier rang comme ayant épousé un prince étranger. Aujourd' hui, elle a le premier, comme impératrice. Bismarck a dit expressément : " quand on a le pied sur la gorge d' une nation vaincue, on peut tout en exiger. J' aurais pu prendre à la France la Champagne et la Picardie... je n' ai pas voulu enlever un pouce de territoire à l' empereur d' Autriche après Sadowa, parce qu' il serait tombé. " au banquet Bouchor, et quand Coppée un peu longuement donnait des éloges au poète qui timide et ému se cachait un peu la figure -un simple, un peintre s' écria d' une voix formidable : " quand aura-t-il fini de l' em... ; il ne voit donc pas qu' il le fait pleurer. " Izoulet et moi : moi. -où siégerez-vous ? Izoulet. -au plafond. Je lui développai des idées que je trouve p147 résumées dans Pascal : les grands hommes ne sont pas suspendus en l' air, tout abstraits de notre société. Mais il faut donner à cette phrase tous ses sens. C' est parce qu' ils ne sont pas suspendus en l' air, qu' ils sont de grands hommes. à la chambre, un isolé ne peut exister. Pourquoi l' écouterait-on ? Il n' exprime aucun groupe. Et comment interviendrait-il ? Il couperait, empêcherait les belles passes d' escrime, la lutte des partis... il faut des journaux entre la chambre et le pays. Dans mon premier chapitre, Bouteiller à Nancy, n' ai-je pas fait voir que cet homme abstrait qui veut créer des éléments sociaux crée des individus. des jeunes femmes ayant entendu Lacordaire prêcher la chasteté avec un feu romanesque couraient à la sacristie aimer de plus près ces beaux yeux trop baissés. J' étais loin de Paris, quand un dur télégramme m' est tombé sous les yeux. Si l' on eût arrêté et de cette affreuse façon un puissant adversaire, un Rouvier, un p148 Roche, certes je n' en aurais éprouvé rien que de pénible et un sentiment respectueux de ces magnifiques destinées précipitées. Mais que ce pauvre Saint-martin, si doux, inoffensif, pâle, tremblant, depuis deux années affolé par la peur, fût le premier exemple de ces grandes justices et que devant l' Europe, la France, ce pauvre homme qui meurt de faim et de peur ait été pris dans sa ville, mené à travers les rues, la gare. Que ces humiliations d' un malheureux sont pénibles à imaginer ! Comme il a dû soupirer de bonheur quand le train s' ébranlait, l' entraînait vers Paris où l' on est un humilié plus anonyme. Pourquoi n' a-t-il pas fui ? Parce qu' il n' a pas un sou. Il a attendu dans son gîte, parce que passé la frontière, il aurait été pieds nus. J' étais passé dix jours avant à Avignon et j' avais eu l' occasion de demander de ses nouvelles. On me l' avait montré si pauvre sur la petite propriété qu' il aurait achetée avec l' argent de Panama, essayant de plaider à Cavaillon où il habite un appartement de rien. Je me rappelle un jour. Il vint à son banc et l' un des nôtres : comme vous êtes pâle, Saint-martin ! Vingt personnes entendirent. Devant ce raffinement de supplice, je n' osai lever les yeux. J' eus le temps de lire, sans y réfléchir, tout l' ordre du jour. Puis j' entendis enfin Saint-martin répondre : moi mon cher, mon cher ami... et une chose m' a navré. Par qui est-il livré ? Par un ami. Ah ! Certes, Cornélius Herz p149 que nul ne peut blâmer, devait agir ainsi. Mais comme la circonstance est pénible. Ce qu' il dit de sa mère. Et X... ajoute : il peut la tuer. Tuer ! Voilà le mot juste ; pour la vie, pour la mort, voilà les mots, les sentiments féroces qu' on entend sous tout cela. Nice, mars 1897. -Kanem (la religion de l' Asie, 409) s' écrie : accorde-moi mon désir de boire à la coupe du sacrifice. L' Orient nous envahit. L' Asie ! Son flot vint mourir dans l' Iphigénie de Racine. Sa grande vague moderne, c' est Tolstoï, c' est Dostoïewski. Pour l' Espagne, autre vague : le fatalisme. la dure Hellas, elle-même, nous a donné Platon. le mal d' Asie ! j' en suis envahi. Comme j' avais trente ans un homme est entré dans ma vie et il m' apportait l' Orient. Lui il honorait la Grèce, et je disais : " bonheur ! Voilà encore qu' il va maudire et de l' objet que ses malédictions me découvrirent si beau, je nourrirai mon âme. " je n' avais jamais pu m' accommoder de la rude vie de mon pays, de mon siècle et je disais : " il est malheureux qu' on m' ait donné une compréhension de la vertu qui n' est pas partagée par mes contemporains. " or l' Asie, p150 c' est le pays que j' aime... mais tout ce sang versé, ces souffrances. ... le jeune Renan si insultant, âpre et dur, en Orient reconnaît le sein de sa nourrice. au 30 mars, 1 er avril, Hyères. -ce que me disait Mme De Pourtalès de Zorn De Bulach. " il est surtout attaché à la terre. " ce mot bref est plein de sens. Et ce que me disait de Mme De Pourtalès, Bourget : " c' est une féodale. " elle fait sa famille, augmente chacun des siens. Cela, je l' ai si souvent vu chez les Berthelot, avec une adaptation complète aux formes modernes. De l' impératrice (par Mme De Pourtalès) ce mot : " les français ne voudront donc jamais comprendre qu' ils ont perdu (en 1870) et qu' il est naturel qu' ils payent " (Metz et Strasbourg). L' impression de la solitude si pénible, après ces irritations de la mésentente. La liberté d' esprit, c' est ma terre promise. p151 Marcher seul affranchit ; penser seul divinise. de la maîtrise dans la solitude. François Sturel a revu Lorin, marié. Pas une objection aux attentions délicates et aux organisations de deux êtres qui servent leur vérité, mais cette vérité... ainsi Bouteiller et Audiat ne sortent pas de leur personnalité. Roemerspacher sera un féodal. " l' indépendance religieuse de " l' homme intérieur " n' est-elle pas un ample dédommagement à la dépendance de l' homme extérieur ? Cette indifférence mystique à l' égard du droit purement humain " se trouve chez les persans, chez beaucoup de penseurs allemands contemporains... " ils ne comprennent rien à ce que la philosophie française du dix-huitième appelait les droits de l' homme " . (idée moderne du droit, Fouillée, 1 er juin 1874.) le mysticisme est toujours prêt de se tourner en nationalisme. Bourget disait : pour avoir une influence, il faut proposer aux hommes une règle de vie. Rien n' est plus contraire à l' état d' esprit p152 d' un philosophe, à la haute culture qui est précisément de comprendre, de justifier, de revivre toutes les formes de vie. Et pourtant lui dis-je, cette doctrine-là c' est celle de Goethe et Goethe est de ceux qui ont eu le plus d' influence. 3E CAHIER, MAI 1897-FEV. 1898 p153 ceci date de l' été 1896. -la raison mène-t-elle à la vérité ? Et qu' est-ce que la vérité ? Elle est une vue sur laquelle s' accordent les hommes. Elle n' est rien qu' une entente consentie. Nous ne pouvons enregistrer que nos sensations. Une vérité est vraie tant qu' on la croit vraie. Chacun participe des maladies de son milieu. Selon le milieu où nous nous sommes développés, nous élaborons des jugements, des raisonnements. Ils ne dépendent pas d' une tradition séculaire ; nous ne les avons pas hérités. Ce n' est pas à dire que nous tenions nos idées, nos raisonnements de notre intelligence. Un Renan, un Taine, ont cru à une raison indépendante, existant dans chacun de nous et qui nous permet d' approcher la vérité, les lois sises au sommet des choses et de là descendant dans les parties. C' est une erreur. p154 Quand on est suffisamment puissant en analyse et qu' on peut décomposer les idées en leurs éléments rudimentaires, on voit que ces jugements même les plus abstraits, même les sophismes qui ont la tournure métaphysique la plus exaltée se retrouvent dans toutes les logiques. La raison humaine est enchaînée de telle sorte que nous repassons tous dans les pas les uns des autres. L' esprit humain ne peut se dégager de certaines habitudes de penser qui ne sont pas ancestrales au sens d' hérédité psychologique, mais qui sont transmises par l' éducation qui modèle notre intelligence à l' époque où elle est aussi malléable que la cire molle. Ce qui est transmis héréditairement, c' est la structure des centres nerveux. Plongés avec un même appareil dans un même milieu, nous devons réagir de même façon. Un chien décérébré n' a plus que des réflexes de défense. Il y a organisation dans la moelle épinière de mouvements de recul qui nous permettent de réagir, d' échapper à un danger, sans que la conscience intervienne le moins du monde. Il y a des réflexes de défense qui nous protègent contre une multitude d' inconnues. Toutes les fois que nous raisonnons, nous raisonnons pour ce qui est général. La nature (un mot qu' il faut bannir, car la lutte pour l' existence, la différenciation acquise au cours du travail physiologique, voilà en p155 quoi se résume cette parole tout à fait vague de nature), la nature a pourvu que toute intervention de l' extérieur provoquât une réaction protectrice de notre organe touché. Ces propriétés ont été acquises en vue de fin générale et non de fins particulières. Il en résulte que les mouvements dits pensées, raisonnements, éveillés en nous par quelque ébranlement de nos centres nerveux sont d' un ordre tout à fait grossier, général. Les préjugés du théologien, du politique, du moraliste sont des réflexes. Pas un de nos journaux, de nos orateurs qui pense par lui-même. Peut-être un Goethe, un Voltaire ? Nous ne sommes pas maîtres de ce que nous pensons, sentons, voulons. Nous ne sommes que des automates. Seulement notre machine est plus complexe. Aussi longtemps que nous avons notre cerveau, nous réagissons d' une manière appropriée. Nous avons l' âge de nos cerveaux, a-t-on dit. C' est un foyer de ramollissement. 15 mai 1897. -je parle de la perfection de Ménard. Coppée me dit : " croyez-vous que la perfection soit une garantie de durée ? " les oeuvres qui durent sont-elles parfaites ? p156 à propos de Suret Lefort. -tous les hommes qui s' occupent de politique sont des impulsifs. Quelle était la passion de celui-ci ? Quand nous considérons sans les partager les passions d' ordre divers auxquelles les hommes sacrifient leur tranquillité, il nous apparaît que chacune d' elles se propose un néant, un vain jouet. Mais nul objet n' est plus vide que la politique pour qui n' est pas politicien. Cette querelle perpétuelle, cette dialectique sans définition de bonne foi, ces âpres efforts, que c' est sec disent les artistes, les amoureux, les voluptueux qui voient tant d' êtres énervés, secoués par une maladie de coeur, en souffrir et jusqu' au dernier souffle s' y entêter. C' est une passion, c' est tout dire et cela ne comporte pas d' explication. C' est leur vice. Ganderax sur mes épreuves note les gaucheries, les fautes ; à chacune de ces indications justes je ressens un plaisir que je n' ai pas eu depuis le temps qu' on me donnait des timbres pour ma collection. p157 Le grand tort que font à la langue, les traductions. Ce sont des chefs-d' oeuvre mais qui fourmillent d' incorrections. Prend-on leurs qualités ? On prend souvent leurs défauts. Barbey D' Aurevilly disait à Hérédia : " connaissez-vous le réquisitionnaire de Balzac, une nouvelle de quarante pages : toute mon oeuvre sort de là... connaissez-vous la femme abandonnée, une nouvelle de quinze pages : tout Bourget sort de là. " Bourget dans ses romans a illustré des principes philosophiques. Ainsi ce principe de Kant : agis de telle sorte que tu traites toujours l' humanité, soit dans ta personne, soit dans la personne d' autrui, comme une fin et que tu ne t' en serves jamais comme d' un moyen. p158 Comme si mon prochain livre peu à peu se formait en moi, voici que ce titre les sources de la souffrance me vient à l' esprit pour que j' y exprime comme un génie du christianisme : une civilisation, une doctrine de progrès, de justice, de bien-être matériel ne nous suffisent pas ; il y faut en outre la doctrine du sacrifice. Ce que Lange, d' après Nolin, exprima si bien. M. Taine a écrit un roman ; il est allé jusqu' à la quatre-vingt-dixième page et s' est arrêté. Qu' est devenu ce roman ? (page 99, Monod). Hérédia me dit de Leconte De Lisle : il était tendre, il n' était pas bon. Plus sensitif que sensible. Il me fait penser à ce monde d' Alfieri, Foscolo. (premier volume de Philarète Chasles.) au cours de ce siècle, qui fut d' ailleurs si beau, on n' a pas vu une période d' une misère p159 intellectuelle comparable à celle que pour l' instant nous vivons. J' ai vu Hugo, j' ai vu Taine, j' ai connu Renan, j' ai vécu quelques années dans la familiarité de Leconte De Lisle. Ces illustres figures gâtent les yeux qui les fixent et qui ne peuvent plus dans la suite trouver leur satisfaction. Nous sommes pauvres dans tous les genres littéraires, ou si vous préférez, moins riches, que ne furent nos pères, sauf peut-être dans le journalisme où un Rochefort et un Drumont... nous admirons, voudrais-je leur dire, en Leconte De Lisle l' aristocratie de son art. il n' est pas bon que l' art soit vulgaire, commode aux petites imaginations. Il fait des impulsifs, des nigauds qui perdent leur temps quand ils feraient mieux de s' occuper d' augmenter leur bien-être. Maintenir les grandes questions dans la littérature. (voir de la virilité intellectuelle. quinzaine. 1 er avril 1896.) virilitatem coelistis civis mundus senescens, gravatus vitiis, non valens sustinere. la virilité de cet homme, qui fut vraiment un citoyen, qu' on avait vu si occupé des affaires de son temps, qui fut vraiment un citoyen de la terre, un citoyen de la cité d' alors, mais avec des principes venant du ciel, -ce monde si vieux, si vicieux se trouva incapable de supporter la virilité de cet homme. Nous rendons hommage à ceux qui le reconnurent, l' affirmèrent. p160 On douta un instant si le public pourrait supporter la virilité. J' entrevois pour mon livre que par le nihilisme on peut atteindre à la vertu sociale. Le désir d' activité subsistant, on peut aussi bien s' employer sans vanité personnelle à une tâche ; on supprime l' envie, trente-six soucis pour ne rien faire que sa tâche. Les incidents du duel Montesquiou-Régnier m' amènent à peser avec dégoût ceci : il n' y a pas de secrets ; les élans du coeur, à distance, deviennent des démarches, des démarches adroites ou maladroites ; il est toujours dangereux d' user de quelqu' un comme s' il devait être toujours l' ami qu' on le voit. Ceci a été dit magnifiquement : " se servir de vos amis comme s' ils devaient être un jour vos pires ennemis. " le bouffon, mais aussi d' une haute signification, c' est que j' ai été avec Régnier témoin contre Yturi. Comme ils passaient en revue leurs amis, " dévorez, dévorez, leur disais-je, mais je préfère le poulet... " p161 certains esprits dans leur première jeunesse ont perpétuellement sous les yeux une large dalle de cuivre que j' ai foulée dans la cathédrale de Tolède et qui porte cette seule inscription : hic jacet pulvis, cinis et nihil. (ci-gît poussière, cendre et rien.) elle fit battre mon coeur plus qu' aucune phrase des poètes. Le temple et par la voix du mort qui n' a plus intérêt à mentir avouait donc la grande vérité secrète. Suis-je sûr dans cet amas de splendeurs, où mon âme comme une exilée tourne toujours son désir, que l' accent sublime et qui magnifiait Tolède pour que j' en fusse à jamais amoureux n' est pas fait de ces trois mots arides : pulvis, cinis, nihil, ramassés par ma jeunesse qui ne fut qu' une longue rêverie sur le moi, pour les porter comme une poignée de cendres à mes lèvres. Un abbé, M. Delfour, écrit ceci qui me frappe : " à trop lire les récits enflammés de l' histoire de France, un jeune homme ardent et pas très intelligent risquerait de tourner au Tartarin. " nihil est magnum nisi quod est placidum. p162 rose mourut, Garabed vint : c' était rose ressuscitée. Sa nature nerveuse, son poil qui s' abîmait. Il partit pour l' allée des poivriers. Quand vous sentez que pour faire plaisir à un artiste vous devez lui dire qu' il a du génie, n' hésitez pas à reconnaître qu' un tel homme est un méprisable imbécile. préface à Bourget et Espagne. -ne pas manquer dans la préface de mon livre, de rappeler comment Taine visita Maurras. à propos de Puvis De Chavannes, la plupart des critiques ont mis en relief la sérénité de cet art qui s' élève au-dessus du temps, dans le recul et la légende. M. Besnard proteste ; quant à lui, ce n' est point la sérénité, mais l' énergie qui lui paraît être davantage la vraie vertu du maître : " la sérénité comporte p163 de la rêverie et c' est l' action qui domine les oeuvres de M. Puvis. Vous n' y verrez jamais de personnages inutiles. Tous font directement ce qu' ils doivent faire ; leurs gestes ont l' air appliqué de la raison. (Rodenbach.) (je n' ai jamais de ma vie tracé les caractères de phrases si niaisement écrites.) on a cru quelquefois que je me séparais des socialistes ; c' est de leur méthode de combat. Il y a une pensée de Goethe qui dit : " où les français du dix-huitième siècle sont destructeurs, Wieland est harceleur. " j' ai entendu dire que Brunetière n' avait pas d' ennemis parce qu' il n' avait jamais dit de bien de personne. Ce n' est pas exact. Par son admiration de Bossuet, Brunetière s' est attiré beaucoup d' antipathies. Un jour à Chantilly, le duc D' Aumale montrait au roi de Naples un plafond où il a fait peindre toutes ses résidences : le palais-royal, les tuileries, etc., etc. p164 -eh bien ! Moi, dit le roi en exil, si j' avais l' argent pour commander un pareil plafond, il faudrait y mettre des hôtels garnis de toutes les villes d' Europe. Devant Ganderax qui me le répète. préface de mon livre. -" plus de goût pour l' absolu que pour le contingent, pour la loi que pour le fait ; et les oeuvres de pure imagination, en dehors de la poésie s' entend- s' imposent malaisément à mon esprit. " 23 juin 1897. un jour qu' en plein conseil et en présence du régent, Rouillé qui était buveur s' exprimait avec sa liberté ordinaire, le duc De Noailles lui dit : " M. Rouillé il y a ici de la bouteille. -cela se peut, m. Le duc, répliqua Rouillé, mais jamais de pot-de-vin. " Annenkoff me raconte qu' il était préfet de police à Varsovie. Ils avaient déjà envoyé trente-cinq mille polonais en Sibérie. Son chef lui dit : " en voilà assez : plus de prisonniers ; on fusillera. " Annenkoff fit savoir que chaque faveur que lui accorderait une polonaise p165 rachèterait seize polonais. Les polonaises, dit-il, étaient alors très occupées : elles devaient décider les polonais à aller se battre, et puis elles devaient nous décider à les épargner. Le chef d' Annenkoff sut sa conduite. Il le fit venir et lui demanda : " dites-moi pourquoi ce chiffre seize. " une jeune polonaise d' une merveilleuse beauté vint trouver Annenkoff et lui demande de prendre congé de son mari qui partait dans une chaîne pour la Sibérie. Il lui offrit son bras, la conduisit. La scène fut déchirante... une année après, un rescrit libéra dix mille polonais parmi lesquels ce mari. La jeune polonaise se précipita dans le cabinet d' Annenkoff et lui baisait les mains : " retardez de six mois son retour. " un roi de Pologne ayant appris l' énergie invraisemblable d' un bûcheron alla le trouver dans sa forêt et lui dit : " est-il vrai que ce chiffre soit exact. -non, sire, on vous a trompé, ce n' est pas moi, c' est ma soeur. " Leconte De Lisle. -début : ce fut un grand bienfait pour des jeunes gens. Sur la beauté poétique. 412, Pascal. Il aimait les jeunes écrivains comme des lionceaux qui ne peuvent pas encore mordre. Un des préceptes que Leconte De Lisle p166 aimait le plus à formuler dans ses soirées du samedi, c' est qu' il n' y a pas à distinguer le fond de la forme et que bien écrire n' est pas une chose distincte de bien penser. Des malentendus. Peut-être y a-t-il aidé par le haut pittoresque de ses propos. Il aimait à déconcerter. M. Constans m' a dit un jour : en politique je ne m' inquiète jamais de ce que je ferai dans six mois. préface. Dédicace à Lemaître. -vous aimez à répéter : toute la littérature française est une littérature de critique. Lima, la ville des femmes et des jeux. Le jour des morts à Bogota ; quel spectacle lugubre. à Caracas, la ville légère, on met les petits enfants morts dans l' eau salée, on les conserve et ce serait une injure de s' attrister car ils sont heureux d' avoir échappé à la vie. Admirons les urulus qui dévorent chaque nuit toutes les immondices de Caracas. p167 (Coppée, sans doute d' après l' oiseau de Michelet.) causant avec André Berthelot, j' admire une fois de plus ce qu' est un tempérament politique, un homme qui ne veut voir que la vérité de son parti. Les socialistes, dit-il (car il se croit, se dit socialiste et est radical), tombent dans le travers d' exposer leur programme d' ordre social, mais on ne leur demande pas cela : seulement une caisse de retraites. Le minimum de la journée de travail. La nationalisation des raffineries... -et vous pensez que cela contentera les socialistes. -pas tous, soit ! Mais que feraient-ils ? Ils seraient la minorité. Voilà le programme pratique d' un collectiviste en juillet 1897. Marquer avec insistance que Sturel s' est rapproché de Mlle Alison. Faire un sort à Mouchefrin. préface. -puissé-je faire un livre de réconciliation par des amours et des haines communes, un cimetière, une chaire, une potence. p168 S' il arrivait que je me fusse trompé, en ... aux parlementaires, ce ne serait pas si mal. (410. Pascal. Garnier.) ce qu' a fait Bouteiller, de dénoncer, Pascal le fit. (9. Garnier.) il ne suffit pas d' être une forte nature, il faut être utile. C' est une palinodie que j' entendis mille fois. " les poètes ont assez reposé leurs amantes auprès des ruisseaux ; j' en ai voulu asseoir sur le bord de la mer, " dit Bernardin De Saint-pierre. Je m' étais proposé de faire un ravissant papillon. J' en ai été empêché parce qu' il y avait des choses contre la vérité et que mon amour de la vérité n' eût point supportées. Gulistan ou le hurla de Samarkand. Le samedi 25 juillet, je suis allé voir Coppée malade. Il est couché, son lit dans p169 sa bibliothèque, avec du soleil. Il fume. Immédiatement il me parle de mon livre avec curiosité. Je lui parle de sa santé. Il me dit nettement : je suis bien malade, je ne me fais pas d' illusion. à Pau, j' ai eu cet abcès ; on m' a fait une opération, on m' a ouvert le périnée. Pas complètement, on n' avait pas osé aller jusqu' à la fistule. Je suis allé à la campagne, le train, les voitures, il a fallu de nouveau me faire l' opération ; cette fois on a ouvert largement, complètement le périnée. On m' a ouvert comme on fend un arbre. Je m' étais remis tant bien que mal. Voilà que l' autre jour, j' ai eu tout d' un coup un terrible frisson de fièvre purulente. C' était un nouvel abcès dans le canal de l' urètre. On m' a soigné. Je ne supporterais pas beaucoup d' abcès comme cela. Je ne pisse plus naturellement, mais dans une sonde. Tous les matins, on me cautérise mes abcès ; on ne laisse pas refermer mon incision du périnée, on l' entretient avec des antiseptiques. Je suis au martyre. Les médecins font leur métier, ils disent que je ne suis pas perdu. Pourtant l' un d' eux m' a dit hier que je pouvais avoir de nouveaux abcès comme celui que je viens d' avoir. Je ne supporterais pas beaucoup de ces terribles accès de fièvre... oui, je le sens bien, je suis perdu. Eh bien ! Soit. Je me suis confessé ; je me confesserai encore, parce que dans ces moments-là, ma première éducation reprend le dessus. J' ai arrangé toutes mes affaires ; une ou deux p170 clauses que je voulais revoir. En somme la vie a été bonne pour moi. Je suis prêt... et maintenant parlons d' autre chose... " un peu après il m' a dit : " savez-vous ce qui rend bon : c' est la souffrance. Ainsi Daudet. Il était méchant ; il n' y a pas à dire : il disait des méchancetés. Comme le mal l' a rendu compréhensif, indulgent. Il n' a pas été heureux. " au début, et sur mon livre, il m' avait dit : " moi, je ne suis pas un esprit philosophique. En vérité, il n' y a pas d' autre philosophie... " quand je suis parti, il m' a prié de ne pas dire son mauvais état, parce qu' il verrait alors des quantités de personnes et qu' il y en aurait qu' il était également ennuyé de recevoir et de refuser. Supporter avec un courage stoïque ! Beaucoup de vieux militaires tenaient à honneur de ne point crier. Si la douleur atteint certains degrés d' intensité, il n' y a point de force morale, le déclanchement de la machine détermine des cris prolongés. Dans de petites opérations, on peut refréner ces réflexes et empêcher ses bras et ses jambes d' accomplir des mouvements désordonnés. La fréquentation des gens de théâtre donne le goût de se faire une physionomie. p171 26 juillet 1897. Oltramar. -M. Rouvier est un malhonnête homme qui a mis son souci de faire fortune au-dessus des intérêts du pays. Il a fait une chose par laquelle ce pays, ce régime périra. C' est d' employer l' argent des caisses d' épargne à acheter la rente, à la faire monter. Voilà comment il a fait fortune et non par Panama ! Et non par les emprunts qui rapportent peu car la commission aux banquiers est très faible... tandis qu' il consulte la cote, décide des achats et peut calculer quelle sera la hausse. Avec les gens du comptoir d' escompte il a fait infiniment de ces opérations. Cette hausse de la rente et les bénéfices qu' elle représente, voilà un des grands moyens de l' opportunisme ; ce qui l' a soutenu. Après 1889, après l' exposition qui avait encore mis un milliard dans le pays, on a mené rudement la rente, on l' a fait monter, monter. Le danger, la folie, c' est d' acheter ainsi des titres au point qu' ils se trouveront entre les mains des caisses d' épargne. C' est la situation de Bontoux rachetant ses titres. On dit : c' est Léon Say qui a créé le moyen. Non, Léon Say avait décidé qu' on emploierait les dépôts en amortissables qui p172 sont autre chose. (distinction à préciser.) il fallait décentraliser les caisses d' épargne. à Bordeaux par exemple la caisse d' épargne avec ses fonds eût acheté des maisons que les gens de Bordeaux connaissent, dont ils voient la valeur. On vivifiait la province. On pouvait obliger les caisses d' épargne à mettre de côté un quart, on constituait ainsi une caisse d' assurance formidable pour toute la France. Au lieu de cela, tout l' argent de France s' emploie en fonds d' état. Une panique, quel effondrement. berger : Panama, la révocation de Christophe au foncier détournaient de tout. Autrefois le public mettait de l' argent dans des affaires diverses. Il y perdait souvent, mais il continuait. On ne veut plus que des fonds d' état. Espagne. -des fleurs qui meurent contre une tête de cheval. Cela m' émeut mieux qu' un dessin terrible que je vis en feuilletant un album de botanique : la parmélie du tilleul, sorte de lichens qui forment de belles plaques jaunes sur les murs, les rochers, les troncs d' arbre. On l' employait autrefois en médecine contre les maladies des poumons, les hémorragies et l' épilepsie sous le nom d' usnée. on la nommait mousse de crâne humain lorsqu' on l' avait p173 récoltée dans les cimetières ou les catacombes sur des crânes humains. Le chef d' un illustre cardinal, mort quelques années avant la révolution, que nous avons vu chez le fils d' un de ses valets qui l' avait apporté chez lui en 1795, pour le soustraire à la profanation, offrait un modèle frappant de cette mousse de crâne humain ; toute la cavité du crâne contenait une superbe parmélie. Renan. Trois degrés. Ils ont tort de croire qu' il fut un sceptique. Il fut affirmatif. Dans cette haute magistrature, sur tous les points il faillit. Il n' admit pas la preuve ontologique. Le doute, c' est le signe de la subalternité. Voilà un mot de Comte, mais que je cite très mal. La lutte entre l' Allemagne et la France, c' est que la France dit : " un enseignement neutre entre les diverses opinions théoriques qui se partagent le monde est aussi l' image de l' état lui-même p174 qui, dans ces établissements de haut enseignement, n' a pour mission que d' ouvrir les arènes aux opinions diverses. " l' Allemagne avec Hegel dit le contraire. Au lendemain des déracinés, causé avec Herr : -le nationalisme, qu' est-ce que cela ? -mais, si vous voulez que l' individu se subordonne à une collectivité, comment pouvez-vous la concevoir, sinon le groupe, la patrie ? -mais qu' ai-je besoin d' une collectivité ? Il y a l' idée, la justice. -une abstraction ? Il faut y mettre quelque chose dans cette abstraction. J' en parle le soir avec Thiébaud. Sommes-nous si éloignés des jeunes gens ? Sommes-nous une génération sacrifiée qui a conçu le boulangisme ? Il se forme une Europe. à côté, en dehors de l' Europe des diplomates, la même depuis le traité de Westphalie, il se forme une Europe, par les congrès, la culture en commun, etc. Sur l' emplacement où fut assassiné Hossein et la famille d' Ali, voir le voyage en p175 Perse (Plon) et alors avec les drames, faire un paysage ; d' ici s' est levé ce qui remplit l' imagination d' un peuple. Et autre fantaisie : à la page 100 du catalogue Leroux, correspondance du philosophe Soufi et de Frédéric Ii. ce que donne de solitude l' herbe qui croît, les branches qui étouffent le monument est encore plus accentué par l' état d' une petite église, un peu en recul sur son perron de trois marches, dans une place déserte, usée lentement par le clapotis de l' eau, mais où la limpidité de l' air n' a pas déposé une poussière. C' est la vieillesse d' un marbre quand nulle main brutale ne l' accélère. Le soleil et l' humidité feront peu à peu la mort de Sainte-Alvise où ces deux puissances se combattent. Le monument pourtant durera plus longtemps que les joyaux qu' il renferme : petits bijoux d' enfants et diadèmes royaux... mais insistons encore sur l' agonie de cette marine comme Gellée et Vernet lui-même les aimaient, faite d' une oeuvre architecturale en ruine, d' une solitude où flotte sous toutes ses formes l' idée de destruction. Venise, c' est la ville de l' Italie la moins acceptable et qui déconcerte le plus de personnes. p176 à mon avis un de ses caractères principaux est d' être un aspect d' éternité, un salon poussé à sa perfection, où il n' y a rien à changer. Bonaparte, se penchant sur la place Saint-marc, dit : " c' est une salle de bal. " un artiste s' en irrite, car c' est une merveille d' art, les fenêtres, la ligne de Saint-marc. Mais c' est un jugement. Et le plus grand maître de Venise est le peintre des ballets. -avec de l' eau on fait toujours une fête. Elle a banni la nature. Ce que j' ai compris avec une grande force d' Oberlin, c' est qu' il y a des chefs, et des héros, des saints. Oberlin était un chef, et sa grandeur n' est point du même ordre que celle d' un saint, d' un héros : ils peuvent être utiles à des titres divers, à des instants divers. Qu' est devenu le traité que Pascal avait fait à seize ans sur les coniques ? (6. vie de Blaise Pascal. Garnier.) les 10, 11 et 12 octobre, Bertrand, Gourgaud, Las Cases parcoururent l' île de Sainte-Hélène p177 et furent revoir ces lieux qu' ils avaient tant parcourus en compagnie de l' empereur. On sait que le 15 octobre, jour pour jour, vingt-cinq ans après que Napoléon avait pour la première fois posé le pied sur le sol de Sainte-Hélène, son corps fut exhumé. (Thackeray, funérailles de Napoléon Ier, traduction dans la revue des cours littéraires, numéro 46, 17 octobre 1868.) je voudrais lire ce psaume cxviii où Pascal trouvait tant de choses admirables. (sa vie par sa soeur, p. 25. Garnier.) je l' ai lu ce psaume féroce et de joie (liez la bête du sacrifice), chant d' un vainqueur et j' ai vu comment un Pascal qui le lit dans son lit le fait pour moi terrifiant de mélancolie. Mais si j' en crois Godeau, le psaume cxviii de mon édition y devient cxvii et alors Pascal lequel lisait-il ? M. Wissembourg, né à Obernai, gros négociant du Havre, me donne à Sainte-Odile les détails suivants : p178 Obernai est la ville la plus odieuse aux allemands. C' est une ville catholique. Les villes protestantes ont plus rapidement accepté le fait acquis. Les enfants à l' école voient dans l' histoire que l' Allemagne a toujours battu la France. Ils viennent et disent : " mais, papa, qu' est-ce que tu as toujours avec la France, à dire que les français sont vaillants... les allemands les ont toujours battus. " et malgré cela sur quarante à cinquante conscrits à Obernai, il n' y en a que vingt qui soient soldats allemands. Les autres passent la frontière. Les alsaciens allemands sont dispersés dans toute l' Allemagne ; beaucoup vers Magdebourg. On ne les place pas en Alsace parce que sitôt qu' ils auraient la confiance du régiment, ils passeraient en France avec leur équipement. Pourtant ils sont traités par les chefs avec plus de bonté que les indigènes, parce qu' on craint qu' ils ne désertent. Et quel est le sort de ceux qui viennent en France ? Ils sont placés dans la légion étrangère et on les envoie attraper les fièvres à Madagascar. Deux mille alsaciens sont morts à Madagascar. C' est monstrueux ; la fleur d' une génération. Quel affaiblissement de l' influence française dans la colonie alsacienne. Les allemands exploitent beaucoup cela dans les villages en buvant leur bock. Ils disent : " si vous passez en France, on vous envoie périr des fièvres. " une maison d' électricité du Havre a fait p179 venir cent cinquante familles d' ouvriers de Mulhouse, pour faire l' éducation d' ouvriers indigènes qui ne connaissaient pas ce métier. On les faisait naturaliser à leur arrivée, et les enfants aussi devenaient français. Eh bien, les alsaciens disent : c' est intolérable, toujours on nous appelle prussiens ; alors des rixes, des batailles. Si cela continue, nous voulons retourner à Mulhouse. Malgré cela et bien qu' à venir en France ils soient traités de " prussiens " , de " têtes carrées " , ils veulent toujours passer la frontière. Et s' il y avait une guerre tous les alsaciens passeraient la frontière et ceux-là même qui ont fait leur service militaire en Allemagne. Et si l' on faisait un plébiscite, il n' y aurait pas 20 pour 100 des voix qui seraient favorables à l' Allemagne. (à condition, bien entendu, de faire voter les anciennes familles, et non les immigrés allemands.) les Zorn De Bulach ce sont des domestiques. Une femme de chambre sert chez l' un, chez l' autre, veut servir. Le père était chambellan de l' empereur (Napoléon Iii) : le fils a voulu être chambellan de Guillaume. Sainte-Odile, fin août 1897. (voir p. 210.) - bien difficilement maintenant peut me plaire l' oeuvre d' un individu. C' est de la substance p180 trop maigre. Il me faut une oeuvre collective : cette saga de Nial, l' histoire, repensée par moi. Ou bien de ces oeuvres pleines, où tant d' admirations qui les environnent ont fini par faire une puissante cristallisation : parfois Byron, Goethe, Pascal, Rousseau autour desquels l' horizon est immense... les considérer en embrassant leur horizon... quelle abondante végétation. Sturel, c' était encore un jeune homme frêle. Sturel-Lefort, autorité, même de l' impudence. Roemerspacher en avait le sentiment et ne l' estimait pas. Sur l' initiative de Renaudin ils avaient conservé l' habitude d' un dîner en commun. Il leur écrivait huit jours à l' avance et fixait le restaurant. Ces indications me viennent d' un article sur la physiologie de la mort, revue des deux mondes où à la page 676-677 il y a des descriptions de faces convulsées, de vie rendue au cadavre, à des têtes, etc. : Bichat, recherches physiologiques sur la vie et la mort. Leibnitz, doctrine sur la vie et la mort exposée dans une lettre célèbre à Arnauld. p181 de l' Amadis De Gaule et de son influence sur les moeurs et la littérature au seizième et au dix-septième siècle, par Eugène Baret : " l' Amadis De Gaule nous présente à peu près la dernière forme sous laquelle les romans de chevalerie captivèrent le public européen. Peu d' ouvrages ont agi aussi puissamment sur l' imagination. Goethe déclare y avoir trouvé beaucoup de plaisir. Ignace De Loyola lui-même y puisa l' idée de sa chevalerie religieuse. " (revue des deux mondes. notice couverture. 15 avril 1874.) Morès (d' après Delahaye) lisait au lendemain de l' affaire Norton et annotait l' histoire de la chevalerie en France, de Léon Gautier. C' est caractéristique. " supposons, remarque Strauss, une organisation formée selon les conditions d' une époque, appropriée à ses tendances, à ses besoins, qu' elle ressentira violemment et s' efforcera de satisfaire ; plus l' individu sera doué suivant le temps, plus il se pénétrera de ses besoins, plus il absorbera ses éléments d' existence et de progrès et plus son action sera profonde et rayonnante. " il dit cela de Voltaire (Voltaire, par Strauss, p. 233), ses ridicules (de Loyola, de Boulanger) examinés p182 de ce principe (je dis moi : que toute domination est un rapport à créer) apparaissent tantôt " comme des conséquences naturelles de l' esprit de son temps, tantôt comme des moyens pour aider à sa transformation " ... ainsi vu Boulanger n' a plus besoin d' être absous, ses défauts nationaux, populaires, étaient pour son oeuvre d' excellents agents. Mais son oeuvre n' aboutit pas. Le parlement ainsi triompha. Et ses défauts qui furent les agents de son oeuvre restent à sa charge dans le jugement qu' en porte le parlementarisme. bouteiller. -front couleur d' ambre ; pâleur mate. Il avait ce teint d' un seul ton, cette faccia smorta qui n' a rien de maladif et qui montre que la passion concentre tout le sang au coeur. Dans la belle église de Palladio, Saint-Georges Majeure, de Venise, une jolie statuette de bronze est placée sur la balustrade du coeur, à droite en venant du porche et représente saint Georges. Elle offre cette particularité d' être le portrait le plus ressemblant de lord Byron... (185. Italie, de Gautier.) p183 préface. -il eût fallu bien marquer au premier chapitre le charme profond de ce petit troupeau avide, le charme de l' indéterminé, de ces vies en bouton. C' est un livre évolutionniste. Les yeux brillants de ces chevreaux pour qui leur maître cueille des branchages. Je pense être impartial. Est-ce à dire que je n' ai pas ma thèse. La liberté physique des forces, outre qu' elle produit l' intensité et la variété, produit encore la stabilité. Peu à peu je l' espère, j' arriverai à coller plus étroitement la scène sur le fait. La France ne m' a rien appris ; Florence m' a donné le goût de l' art. C' est en Espagne que j' ai compris la vie, la hardiesse et la liberté sèche. Je bafouille, dans les oueds stériles. La conquête normande eut ici un effet ordinaire qui était de réunir en vue d' un but commun et national, sous la main de vigoureux chefs, bientôt identifiés avec le peuple conquis, toutes les forces vives, tous les éléments du pays. En France il y a des éléments. p184 Songer à Mme De L... la femme n' admet pas la nullité, l' inutilité de ceux qu' elle aime. Elle voit si peu loin ou bien elle est si courageuse qu' elle leur attribue une portée... cela agace Sturel. Bouteiller eût été grand, se fût-il trompé, s' il avait cherché la vérité française d' une façon désintéressée. Quand il parlait pour le parlement, il avait raison s' il sentait ainsi. Et si toute la France est parlementaire, c' est le régime qui lui convient. Mais il cesse d' être un honnête esprit : il poursuit en plus de la vérité française, par surcroît, un intérêt personnel, de l' argent et l' impunité. Voici comme on pensait au temps que Plutarque faisait l' éducation : " après tout ne dédaignons pas trop la gloire ; rien n' est plus beau qu' elle si ce n' est la vertu. Le comble du bonheur serait de réunir l' une à l' autre dans cette vie ; et c' était l' objet de l' unique prière que les spartiates adressaient aux dieux ut pulchra bonis adderent. " ainsi rêvait Chateaubriand sur les ruines de Sparte. (itinéraire. tome i. 171.) p185 aujourd' hui la pensée germanique comme une ombre sur les vieux tableaux envahit cette France. Vogüé s' en félicite dans l' interview sur Taine. Ces souvenirs de la mort que le christianisme mêle à tous les actes graves de la vie, le paganisme les mêlait à ses banquets ; c' est extrêmement voluptueux et il y aurait à faire une oeuvre où ce que j' en ressens serait développé. Non dans le pessimisme malheureux, mais dans le bonheur. préface. -souvent j' ai lu les martyrs en coupant chaque livre d' un chapitre de l' itinéraire. on veut quelque chose de plus sévère. Panama, où je ferai voir dans leur naturel ces bêtes mugissantes, qui, le front ouvert, se sont échappées des abattoirs judiciaires. Philarète Chasles, comme s' il fournissait une épigraphe à l' homme libre, dit : " j' ai été, dès ma naissance, une âme libérée, un homme délivré, un esprit qui a eu conscience p186 de sa volonté. Ce rayon du soleil moral a émerveillé ma vie étouffée un moment par la servitude des collèges. " et pour les barbares : " analyser, s' enquérir, se rendre compte, c' est vivre par soi-même. Ce n' est pas obéir, accepter et servir. Quiconque analyse se révolte contre la foi. " l' homme libre, pauvre petit livre où ma jeunesse se vantait de sa solitude ! Il demeure mon expression centrale ! Un homme comme Bouteiller et cette génération " des salons du parlementarisme " . En parlant de leur éducation. " ... tout cela est le mensonge. Ces chimères créent des hommes sans réalité, poursuivant d' abord des nuages ; désabusés enfin de leur poursuite et de leur croyance aux fantômes, ils se vautrent un jour à plaisir dans la bassesse et la tourbe des intérêts les plus vulgaires. " " le choc violent des idées du nord arracha Roemerspacher à ce mensonge éternel, à cette affreuse misère morale qui consiste à professer ce qu' on ne croit pas, à se costumer d' un idéal extérieur, à être ce qu' on n' est pas. " ajouté par Bourget à mon portrait de Taine : en hiver il s' enveloppait d' un pardessus de fourrure grise et avec sa barbe grisonnante p187 il avait l' air d' un personnage d' un autre temps, d' un alchimiste hollandais... quelquefois quand il s' animait, il avait de surprenantes énergies de formules, ainsi quand il me disait de Vallès... (voir lettre indéchiffrable.) mais d' ordinaire il avait des termes modérés et la visible peur de dépasser sa pensée en l' exprimant. 15 septembre 1897. -le soir imbibait de violet la plaine et les collines placides. Laguerre. -Ranson me raconte que Laguerre l' invita à déjeuner, lui présenta son bon ami, son excellent ami, le notaire X... après déjeuner on alla au palais. Laguerre n' avait pas ouvert son dossier ; tandis que l' avocat général plaidait, la figure de Laguerre témoignait d' un certain effarement. Il fit pourtant une magnifique plaidoirie. Son excellent ami était un coquin et fut condamné à vingt ans de travaux forcés. Vinci. -je dois avoir dans mes cahiers (Italie) d' assez bonnes notes sur Léonard De p188 Vinci ; je n' ai pas trouvé dans ce tableau ce qu' a bien rendu Lamartine : quand celui qui voulut tout souffrir pour ses frères dans sa coupe sanglante... etc. (p. 329. Jocelyn. ) si j' étais le Vinci ou plutôt un grand peintre, j' aurais voulu peindre le jardin des oliviers. Comment ceux qui aiment Jocelyn seraient-ils insensibles. pour l' article sur la démocratie chrétienne. -je ne puis en analyser tous les éléments. Je crois connaître un aspect, M. De Mun : " il voulait faire accorder les ouvriers et les classes dirigeantes ; il a favorisé l' éclosion de la démocratie chrétienne ; il voulait christianiser la France par le rétablissement de la monarchie et l' opposition des doctrines absolues du syllabus aux doctrines de la révolution ; il s' est rallié à la république et professe en toutes choses sociales, des doctrines de moins en moins absolues. " (revue du clergé français, 15 août.) p189 certes le songe de Scipion fut beau et vrai, et Chateaubriand, si proche de nous ne devait pas mentir quand il en faisait cet éloge (tome ii, itinéraire, Tunis). Mais quelle page faudrait-il écrire pour qu' elle soit aussi élevante et, cette fois, selon notre goût, vraie. " si nous acceptons cette donnée que nous n' avons pas d' autre moyen pour être sûrs de la vérité, de la moralité d' une action que d' élever notre âme, la question la plus importante à résoudre est celle-ci : quels sont les moyens de l' élever ? Quels secours pouvons-nous trouver en nous-mêmes et hors de nous pour nous élever et nous maintenir dans cet état ? " nous avons vu dans les différents cultes l' ensemble des moyens propres à élever l' homme et à le mettre en état de recevoir la vérité. Le culte nous rend aptes à recevoir la vérité ; la nationalité est l' ensemble des secours donnés à l' homme pour lui faciliter l' application de la vérité. " l' homme sans nationalité est capable de savoir, incapable d' agir. " une des maximes favorites d' un M. Dan De La Vauterie, ingénieur des ponts et chaussées, p190 aîné de Le Play, était " qu' en l' absence d' une noblesse traditionnelle, c' est aux ingénieurs de l' état qu' il appartient surtout de se vouer au bien public " . En novembre 1879, Le Play faillit mourir. Il écrivit : " du coup d' oeil suprême je n' ai point vu, comme certains mystiques, le néant de la vie humaine. loin de là, j' en ai constaté de nouveau l' importance. La présente vie est le poste où nous devons gagner notre classement dans la vie future. Nous devons être heureux d' y rester pour y faire notre devoir. " quand il fut près de mourir, il ne pouvait plus parler, mais il disait seulement : la paix. c' est ici un des éléments primitifs et non épuisés des déracinés. prologue. -" rien n' est simple dans les agissements de Paris et dans les tribulations du monde : retrouver les réserves, dégager les aspirations de notre race. " refouler le génie de la France, dans l' individu, il rebondit. Il a du ressort. J' ai voulu le stimuler. Génie qui s' épuise après s' être trop répandu. étude sur l' ordre social, sur toutes ces poussières. p191 Un témoignage ? Une solution ? Apprendre à penser. " inexorabilité d' impulsion ou principe majeur de la poussée en avant, par contrainte par la rencontre ou le choc des vouloirs. " Audiat, c' est la fantaisie. Qui aura " la mission " . Vouloir penser, ce n' est pas assez : Audiat le pressent. Ces mondes sont sous-tendus à la base par des pouvoirs secrets cachés. Des vigueurs latentes, des ressorts occultes ruinent et bouleversent ces assises inébranlables de la société qu' ils animent en lui communiquant leurs forces. Suivre la trace des pouvoirs effectifs de la société. On coudoie partout les agents des pouvoirs véritables ; où sont leurs vrais et solides tenants ? Le temps présent est mal prévenu de ce qui l' influence et de ce qui lui donne licence. 29 octobre 1897. Nancy. -quel magnifique plaisir de mélancolie ou plutôt d' amertume- oui, cela, amer à être empoisonné-je trouve à parcourir seul des parties de mon ancienne circonscription. Et si peu qui m' y reconnaissent ! Une partie d' un tel ouvrage de ma jeunesse joyeuse est déjà anéantie. Gabriel enfoncé dans la nuit, Bouthière qui perd la mémoire, Solard parti, Guillau p192 parti, le père Parisse mort, Thorion parti et tant d' autres. Un jour prochain bien peu de mémoires se rappelleront cela que moi seul d' ailleurs ai parfaitement goûté avec la saveur propre que cela avait. Le flot de vie repasse par-dessus ces choses. Il est vrai que cela était peu, mais c' était de l' incomparable poésie pour un jeune homme. Quand les résultats définitifs furent connus, et que n' en pouvant croire ce rêve j' allais du premier de chez Baudot où l' on m' avait apporté les résultats jusqu' au bureau du journal de Teichman où tout me fut confirmé, je m' enfonçai dans la nuit noire à minuit sur la place Carrière. Clérin marchait à côté de moi et me disait : " n' oubliez pas vos amis, jamais, plus tard. " mais quand il parlait, moi, j' étais seul avec mon beau rêve, avec mon coeur atteint par ce succès. Cent pas inoubliables ! Et maintenant je repasse sous ces mêmes arbres, dans ces mêmes pas. Le contraste donne un élément à mon besoin de me croire raté pour la vie. Ce sentiment de déception, noble après tout et de malade, d' idéaliste et de dégoûté, est satisfait par ces souvenirs. Nancy que j' avais en horreur aux heures de mon succès est devenue chère, unique pour moi, comme le laboratoire où je crois avoir de mes propres mains détruit mes beautés de jeunesse, martyrisé, étranglé, anéanti ma chimère. -ah ! Que j' aimerais revoir Custines, mais pourrai-je supporter un tel pèlerinage ! p193 à bien creuser, ce que je regrette, ce n' est point la députation perdue. Je la désire peu. Je ne saurais en user. Mais je regrette l' âge, l' élan de force, la naïveté qui me permettaient alors de croire à la gloire, à la domination joyeuse du monde. Et surtout je souffre de ce que je sais bien : le succès me grisa, me perdit, me trouva insuffisant. Je crus, dans un tel âge, après tant de travail pouvoir jouir. Je tombai immédiatement et maintenant voici que l' âge vient et je touche les parois où mon développement est borné. Je me bute ; il y a de l' impossible. Je n' y croyais pas alors. Beaux reflets vacillants de ma jeunesse qui courez sur mes sentiments présents. l' enfant amoureux du bateau. -Nancy n' a pas l' océan, Nancy n' a pas le Rhin, -et ce n' est même pas sur la Meurthe, c' est sur le canal. -et le bateau neuf a bien valu vingt mille francs, mais il sert depuis longtemps. Vaut-il les cinq mille francs qu' on vient de le revendre ? J' entends discuter sur sa machine qui est bonne, mais on s' arrête à penser qu' il faut relier les bords, le repeindre. Cependant le fils d' un ouvrier de Maxéville est assis... il fera bien quatorze kilomètres à l' heure ; p194 mais aux écluses il faut s' arrêter une heure ; et puis il y a le long tunnel. Je suis allé voir sur le canal le bateau de Bouthière. Il y avait un petit mousse de dix ans. il était amoureux du bateau. il venait à sept heures s' installer sur la berge et n' en partait que le soir, le regardait. Quel bonheur quand on lui a permis de monter dessus. Il y travaille, mais on ne l' emmènera pas parce qu' il ne sait pas nager. Me montrant au musée de Nancy un tableau de Friant par lui-même, Vernolle me fait remarquer le menton : " tout Friant est là, quel menton obstiné, volontaire-Grandville disait : tous les rouleaux de la presse ont passé sur moi, m' ont écrasé. " cela se comprend en voyant son oeuvre originale qui n' a pas la sécheresse des reproductions. Si je laisse mon imagination rêver sur la villa des roses, elles sont toutes des roses de Jérusalem et se vivifient puissamment en sorte que j' y trouverai un beau poème de jeunesse, de vie qui croit toujours devoir p195 être favorisée et souple, et surtout ces rentrées le soir, tandis que la petite soeur dormait sous l' escalier qui crie. En rentrant, elle le heurta car il s' était pendu à la porte de la chambre, de façon qu' elle fut obligée de le déranger pour rentrer chez elle. Il avait le nom d' un héros de Balzac. Une des idées auxquelles je m' attache le plus, c' est Goethe et Byron, leur opposition : on juge le défaut, l' excès, peut-être la platitude de bon sens de Goethe : Faust au terme de tout construit une digue. Que Paris vous violente. Le château des ducs de Lorraine : de grands espaces nus et puis soudain le morceau qui chante. Oui, le silence de la pierre et là cette porte, cet arc qui s' exprime. Grande leçon d' art. Et ceci encore : en art il faut dans une oeuvre donner sa pensée maîtresse, sa couleur, son atmosphère, quasi son système, et puis s' y tenir, l' accepter, l' exécuter obstinément. p196 4 octobre 1897. Conversation avec Andrieux. -il me semble qu' Andrieux n' aime pas X... X..., petit journaliste radical, presque socialiste, aux gages de Menier, entre à la lanterne, fait le discours de Menier sur l' impôt sur le capital (? ), lui inculque les doctrines économiques qui se rapprochent de celles des physiocrates (à la différence qu' il voulait l' impôt, non seulement sur les terres, mais sur les capitaux fixes), fait campagne contre la préfecture de police, débauche des inspecteurs de police pour invoquer leur témoignage, fait tomber ainsi Albert Gigot, préfet de police, et son ministre de l' intérieur M. De Marcère. Ce démolisseur devient ministre des travaux publics. Sa femme était marcheuse à l' opéra et sa belle-soeur sur le trottoir. Celle-ci fut arrêtée par des agents, examinée et envoyée à Saint-Lazare, d' où elle sortit avec un papier qu' on a vu : " guérie de la gale et de la syphilis. " quand elle ne pouvait aller à la visite, et comme elle ne savait pas écrire, elle envoyait des billets qu' on a vus : " prière à m. Le docteur de m' excuser, ce n' est pas mauvaise volonté... " écrit de la main de X... décidément Andrieux n' aime pas X... p197 Cornélius Herz avait le fils du comte Ménabréa et de Marinovitch à ses gages dans ses bureaux. Quand le commissaire de police s' est présenté après la mort du baron (Reinach), il a trouvé un personnage considérable, M. Joseph, qui se prévalant de son titre de député, de son intimité avec les ministres lui a interdit l' accès. Rien n' est plus facile que de se procurer un cadavre. Les papiers, les titres au porteur, J... put prendre tout cela. J... ou le baron. Ce n' est qu' un mois plus tard qu' on accéda à l' examen. Le cadavre était en putréfaction. L' un des médecins était M. Brouardel qui a trouvé que Cornélius Herz était mourant. Le cadavre était-il reconnaissable. A-t-on voulu le reconnaître. Si l' on ne peut découvrir les traces d' un poison, peut-on découvrir les traits ? Ce qui fait supposer la disparition du baron, c' est qu' on lui prêtait quarante millions de fortune. Les dix millions qu' il a versés à Cornélius Herz sont la part de celui-ci dans leurs affaires communes, concessions obtenues du conseil municipal, du gouvernement, de particuliers. Herz n' était ni banquier, ni entrepreneur, il procédait comme Hébrard qui a déclaré que depuis de longues années, il était p198 entrepreneur. Et en effet la première concession de téléphones est donnée à Hébrard et à Foucher De Careil ; ils la passaient immédiatement à un banquier qui leur donnait un gros pot-de-vin. Sauf quelques affaires d' électricité où il opérait lui-même, les marchés de fournitures et le reste, il les repassait à Reinach ou aux gens que Reinach commanditait. Si Cornélius Herz avait gagné dix millions, leurs rapports avaient dû être fructueux. Reinach eut aux travaux publics, Deluns-Montaud et Guyot. Il avait décidé Guyot à prendre un arrêté forçant les compagnies à munir tous les trains du frein Wenger. Les compagnies ont protesté ; il y a eu un tel soulèvement et de telles menaces que Guyot a cédé, a ordonné de nouvelles vérifications. Le fils du baron de Reinach ne fut admissible à Saint-Cyr que grâce à Boulanger, qui fit allonger de dix noms la liste des admissibles. Cornélius Herz écrivait très peu : Reinach était frivole, écrivait, parlait. Quand Cornélius Herz vint chez Reinach, l' autre se prit à rire : " comment, mon vieux camarade, tu as cru que je voulais t' empoisonner ? Toi, quelle farce ! Je voulais te faire peur, te forcer à quitter Paris. " p199 mais Herz ne s' y laissait pas prendre. Il est à remarquer que dans leurs insultes et leurs réconciliations ils se tutoyaient. Scènes de débauche. Puis ils se remettaient à se dire vous. il fut décidé que Mlle Herz épouserait le fils Reinach, et Reinach paya les dix millions. Reinach avait étudié les poisons. L' individu qui était un ancien agent de la sûreté, six mois après, mourut de mort subite. Il avait supporté le séjour de climats fiévreux. Herz vint trouver Andrieux (préfet de police ? ) et lui dit : " C. H. Reçut une lettre de... disant, j' ai reçu dix mille francs d' une personne que je ne connais pas, pour vous assassiner : je devais en recevoir vingt mille le coup fait. J' ai préféré passer à l' étranger, j' ai risqué les dix mille dans une opération qui a échoué ; si vous voulez me rapatrier, je vous mettrai sur la piste... " -quels ennemis pouvez-vous avoir ? -Reinach ou Boulanger. -demandez un semblant de preuve. Il indiqua comment il avait lu une annonce dans le Figaro : " bonne récompense pour un homme décidé à une entreprise pénible. " ils se reportèrent au Figaro et virent l' annonce. Ils demandèrent à voir l' écriture. L' homme envoya une enveloppe. Le baron R. N' avait même pas changé son écriture. Ils firent venir l' homme qui explique que Herz habitait alors un hôtel où il s' était engagé ensuite comme domestique. p200 C. H. Fit un dossier, le photographia en plusieurs doubles, en parla çà et là. très douteux ! -Leguay, de la dynamite, en savait beaucoup sur le baron. Il fit sa peine. Tant qu' il est en prison, n' étant pas dangereux, il n' est pas malade. Sorti, il meurt de mort subite. Il avait parlé dans l' affaire de Panama. C' était un des corrompus. Reinach était quelque bas tripoteur de bourse, quand il parvint à glisser son gendre près de Gambetta. Hélène qui une fois encore tourne vers nous son visage et attise dans notre sein une ardeur que rien ne satisfera. Versailles au 5 octobre 1897. -ces statues grattées qui ne s' harmonisent plus au caractère des arbres, des nuages, des eaux, c' est un coup de cymbale désagréable dans le paysage. Si une oeuvre d' art est admirable, neuve et telle qu' elle sort des mains de l' artiste, en un certain sens elle ne fait plus que gagner par le temps qui l' harmonise à la nature, rapprochant p201 les marbres du ton des arbres et des nuages à Versailles et du soleil en Sicile. Mais les restaurations ! Il s' y perd toujours quelque chose. Les moulages font des bras en boudin ; les marbres grattés, c' est l' oeuvre même qu' on atteint. Car enfin si pendant cinq minutes, je vous frottais le nez, vous restaurateur, avec du papier de verre ? 10 octobre, Versailles. -j' ai vu Jouy-en-Josas, un paysage à la Hubert Robert. Le pont sur les étangs de Saclée (? ) est une belle chose dans mon goût d' Aigues-mortes. Il y a là une suite de paysages qui font des plaisirs d' enfant à un peintre. Nous parlons de ces gris du palais de Versailles. Besnard après avoir peint le navet à Rome et fait des études complètes alla à Londres où il vit les gammes sourdes de Whistler, il fit sa femme dans le cirage ; il prit aux japonais l' or jaune, l' orange, le rouge, le bleu avec lequel ils jouent ; il fit des colorations claires, mais sans les avoir vécues, il n' y a rien dessous. c' est un homme qui voit les moyens des autres... dame il sait mettre un nez exactement entre deux yeux. Il est fort, p202 il est supérieur à un tas d' autres... mais de ces autres, il n' y a pas à parler. Des impressionnistes, ses contemporains, Puvis De Chavannes a pris, exprimé le meilleur. Il est excellent... mais d' ailleurs les impressionnistes, il n' y a que Monet. Celui-là, Monet, a fait des choses égales aux plus belles qu' on ait jamais faites. Depuis il a un système : c' est embêtant comme tous les systèmes. mardi 12 octobre, dîner chez Bourget. -un vieillard avec qui je parlais voyage, quand j' eus prononcé le nom de Kerbela... -ah ! Monsieur, vous aimez les alides, Hussein, Hassan... nous avons parlé. Il comprendrait celui-là que ma gorge sèche de désir quand je prononce les noms d' Asie... il m' a dit comment à Lahore, un musulman important l' avait pris, à cause des alides, en amitié et ils entrèrent dans des mosquées fermées, le musulman disait : il vénère Hussin et Hassan, il parle bien d' eux. C' est quelque chose de mystérieux et qui est dans le lointain du sang cette émotion pour des cieux que je n' ai jamais vus. Et quelqu' un m' ayant dit que la Perse était dangereuse à cause du choléra, ce sol mortel en est pour moi plus beau. p203 Déroulède suivit le général (Boulanger) jusque dans son appartement où il entendit, crut entendre le froissement d' une robe. Il ne lui demandait pas de marcher sur l' élysée ; les actions de nuit sont dangereuses. Il lui disait : " venez demain à la chambre ; nos cadres électoraux, nos comités sont encore sous notre main, nous aurons vingt mille hommes convoqués, il en viendra deux cent mille. Montez à la tribune. Demandez la dissolution, la révision. On vous la refusera. Sortez et alors nous entrerons. " ceux qui ont une fois connu l' ivresse populaire, ne pourront songer sans battement de coeur à ce qu' eût été une pareille journée, la foule se fendant pour laisser passer, reconnaître, acclamer les lieutenants. Le chef sort du parlement porté par cet ouragan ; les députés apparaissent. On ne les eût point noyés. Quelques jours après Déroulède revit Boulanger : -que dit-on ? -on se dit : qu' est-ce qu' un balai qui ne balaie pas. à Bruxelles, Boulanger dit à Déroulède : p204 -l' empire est mort de ses origines. -il en a vécu dix-huit ans. Grévy. Le ministère désirait quinze jours. Boulanger donnait aux troupes l' ordre de rester dans les casernes. Déroulède accepta d' aller lui porter la liste. Il parla. -je vous comprends, monsieur, vous ne voulez pas me servir, vous voulez vous servir de moi. -l' heure n' est point aux politesses, dit Déroulède. Voyez la situation. On vous donne vos huit jours, nous vous apportons quinze jours. Grévy réfléchit et dit : soit, j' accepte. Déroulède à la chambre apprit que personne ne voulait plus marcher. Causant avec Déroulède, Grévy avait dit : -Strasbourg, Metz, jamais... -ne dites pas jamais. Dites : " pas cette année, pas l' année prochaine, " mais ne dites pas jamais. -une démocratie ne fait pas la guerre... et puis vous êtes une minorité. -oui, une minorité, c' est une minorité qui vous a mis où vous êtes. Mme De Bonnemain disait à Déroulède : -le conseiller. Non. Si le conseil que je lui aurais donné venait à mal tourner, il p205 pourrait m' en vouloir. Je ne veux pas lui déplaire. Vous vous trompez, vous me connaissez bien mal. Trarieux disait à Boulanger : quand nous sommes allés dire à Faure que nous avions pensé à lui pour la présidence, il a mis sa tête dans ses mains, et a réfléchi. Nous étions inquiets. Nous lui avons dit : mais quoi, avez-vous un obstacle ? Quelque chose qui vous arrête ? Il s' est levé et nous a dit : je l' ai cru un instant, mais non. causé avec Andrieux le même mardi 12. - l' hostilité entre l' élysée et le palais Bourbon de Gambetta, n' était point purement politique. De part et d' autre, ils avaient leurs hommes d' affaires. Car l' hostilité de Gambetta et de ses amis pour Grévy et Wilson n' était pas une indignation de vertu ; il y avait une compétition de pouvoir et une rivalité d' affaires. Le baron de Reinach avait son personnel ; on a leurs noms sur les chèques thierrée. Ce sont les rédacteurs de la république française. Devez, président du conseil d' administration. Antonin Proust. p206 Emmanuel Arène. Jules Roche. Rouvier, etc. Mais les radicaux étaient nécessaires, parce que à ces époques, les ministères sont toujours de concentration. C' est Herz qui agissait. Il disposait de la justice et avait de nombreuses relations à l' extrême gauche. Cornélius Herz, gros, court, d' allure commune, un petit oeil noir toujours agité, ne fixant jamais le regard. Juif, né à Besançon de parents allemands, naturalisés américains, il avait épousé une italienne. Il parlait l' anglais, l' allemand, le français, l' italien avec une égale facilité. Grand ami de Crispi ; il avait acheté pour une somme exagérée une propriété patrimoniale de Ménabréa sur la côte de Trévern (? ) près d' Aix. Dans ce domaine charmant de verdure, Crispi vint lui rendre visite et Freycinet aussi. Le moment où Cornélius Herz fut le plus important aux affaires étrangères, c' est le temps de Spuller. Il en reçut une mission pour amener un rapprochement entre l' Italie et le quai d' Orsay : ruiner la triple alliance. Au moment de la chute de Crispi, ce ministre qu' il avait soudoyé avait proposé un décret qui nommait Herz grand cordon de l' ordre Saint-Maurice et Lazare. Le décret avait été signé, mais ne fut pas expédié. p207 Le gros Jacques De Reinach, baron italien depuis... venu en... de Francfort à Paris, oncle et beau-père de Joseph Reinach qu' il avait imposé à Gambetta, était un homme assez fort, avec la figure classique d' un franc juif allemand, très sale de tenue, malgré qu' il fût un riche amateur de musique et de filles. " j' ai connu le baron de Reinach par Joseph Reinach, a dit Rouvier ; il avait eu avec mes prédécesseurs au ministère des finances, et non des moins éminents, des rapports tout aussi fréquents qu' avec moi, et il s' occupait de toutes les affaires économiques. " suis allé ce 21 octobre, par un joli soleil sur les feuilles mortes, chercher la maison de Jean-Jacques, l' ermitage à Montmorency. La maison où il écrivit la nouvelle Héloïse. après bien des questions, on me renvoyait toujours à une ruine sans caractère, la maison de Grétry qu' on dirait une maison brûlée de la veille et qui a perdu sa toiture. Enfin à l' extrémité de la rue Grétry, dans une propriété qui est la dernière du village, je sonnai. Un instant j' avais craint que ce ne fût chez Edwards, non, il habite en face. Un jardinier m' ouvrit, m' autorisa à me promener dans ce beau et assez grand jardin où il y a une espèce de château moderne, p208 sans caractère, et une maison à deux étages ; c' est l' ermitage : le second étage a été rajouté. Il y a trois chambres dont la cuisine au rez-de-chaussée. Les boiseries qui tombent, du salon, pourraient bien être du temps... dans le jardin deux inscriptions : près d' un petit cours d' eau qui vient d' une grotte placée plus haut, une pierre : " ici J. J. Aimait s' asseoir. " ailleurs des vers inscrits ; peut-être de Mme D' épinay (? ). Pourquoi as-tu fui, disent-ils. J' allai de Montmorency à Eauxbonnes à pied. Je cherchais le mont Olympe où Mme D' Houdetot le rejoignait et qui domine la plaine. On ne sut me l' indiquer. La propriété où est l' ermitage est à louer pour 9000 francs. Elle serait à vendre. Le jardinier était modeste et poli, presque peureux. S' il loge, dans l' ermitage, cela n' est pas le pire successeur que pouvait avoir J. J. Nulle plaque sur la maison. Dans le village, aucun intérêt sérieux n' est attaché là. On m' avait dit : " oui, là est sa maison, à côté du château de Mme D' épinay " . Je savais ce château à une lieue. Je ne l' ai pas visité. Autrefois la forêt venait où est aujourd' hui cette partie de Montmorency. La maison est bâtie sur un versant, et sans les arbres on aurait une belle vue. Un jour que je passais à Ferney, je voulus p209 visiter la maison de Voltaire. On me refusa grossièrement cette autorisation. Celui qui interdit qu' on salue Voltaire, c' est le même qui a jeté bas la maison de Balzac. J' ai visité la maison de Goethe à Weimar. J' ai vu honorer en Italie la moindre chambre où coucha Garibaldi. Rapport de Robespierre au nom du comité de salut public sur les relations des idées religieuses et morales avec les principes républicains (18 floréal, an ii). 18 octobre 1897. -elle mûrit lentement en moi cette grande idée d' opposer aux hommes dont je sens l' insondable ignominie (ils sont tels parce que telle est la nature humaine) une systématique politesse et jamais les mouvements de ma sincérité. La réprimer, l' écraser à coups de botte. Pas d' amitiés particulières. Mais alors la nature, l' histoire... dans l' action, cela mène à agir en vue de l' effet général, jamais pour m. Un tel ou pour tel autre... mais j' indique là de médiocres aperçus p210 utilitaires ; des fragments de ma nouvelle conception sociale. Ces flots qui vont de la Grèce à l' Asie, et puis de l' Asie à la Grèce... le Dionysos d' Euripide dans les bacchantes, voilà un flot d' Asie. L' arbre que Dionysos a courbé, où il a placé Penthée se relève avec lenteur ; les précautions sont prises, mais s' il allait être vu ? Ce récit est central. Penthée mené à sa perte par Dionysos, par l' amour de l' Asie. Voici une note que j' ai prise à Mantoue en 1896 : si Audiat avait eu à choisir, il aurait habité la maison de Goethe à Weimar ou le palais de Te à Mantoue, qui sont de grands endroits nus ou qui vous maintiennent dans le général par des formes d' un... antique. Ce n' est point qu' il ne connût de plus beaux arrangements, mais comme il n' était pas une cocotte, ni un anglais... mais positiviste et césarien. être utile, être d' une patrie. Notion hégelienne de l' individualité. p211 Ce qui est individuel ne peut pas durer comme tel, parce que l' individu ne peut réaliser l' idée et par conséquent ne vient au jour que pour faire place à un autre, pour faire nombre dans cet ensemble d' existences particulières dont la totalité seule représente vraiment l' idée. Thèse de l' homme libre, Venise. Individualisme et solidarité. Le médecin Terson me disait fort justement : les soeurs dans les hôpitaux sont bonnes là où il s' agit de créer une atmosphère ; auprès du lit d' un mourant la coquetterie d' une jeune femme, d' une laïque est abominable, etc., etc... mais dans les services de chirurgie et quand il s' agit qu' un fil ne soit pas contaminé, quand il faut prendre des précautions infiniment minutieuses, on ne peut pas compter sur des créatures qui croient à l' intervention d' en haut et qui disent : " ah ! Si Dieu veut le sauver, il le sauvera bien. " nulle obéissance n' y fait, elles ont en elles une loi, une foi qui les prédispose à ne pas tenir un compte suffisant de nos idées minutieuses. -oui, pensais-je, le fatalisme, la filtration orientale. p212 Quelle phrase puissante celle de Balzac : " au lieu de se montrer protecteur comme un grand, le faubourg Saint-germain fut avide comme un parvenu. " appliquer cela à Roemerspacher. Où donc ai-je lu : lectulus floridus, petit lit de repos tout fleuri. C' est leur littérature. Il est frappant que le gouvernement républicain tolère l' esprit réactionnaire dans l' armée. Les républicains modérés nient ces faits ou du moins négligent de s' y arrêter, ils savent qu' en cas de troubles dans la rue ces jeunes officiers chargeront avec le même entrain qu' ils tireraient un lapin. Convaincus par la faconde des salons de province et par leurs propres propos de cafés qu' il est dans leur destin de gouverner ce pays, ils saisiraient l' occasion de passer leur humeur sur des émeutiers avec un empressement que p213 l' on ne trouverait pas chez des officiers républicains formés par une autre légende historique. C' est ce rôle qu' a joué m. Le marquis de Galliffet, prince de Martigues sous la troisième république et qui ne permet pas à l' homme réfléchi de le considérer sans un sourire de pitié. Le dernier jour d' octobre chez Fonsegrive, j' ai dîné avec le Poittevin. Le P... a une figure rose et molle avec une très grosse bouche scrofuleuse. Sa faculté de travail est prodigieuse ; il a dépouillé des monceaux de documents. C' est bien vrai qu' il y a dans son cas cette jalousie de l' homme pauvre et laborieux, de vie rétrécie contre ces " jouisseurs " ; il y a aussi du limier. Enfin, il jubile de se sentir plus fort qu' eux. Secrètement, sans le dire, mais en désirant ardemment qu' on le lui dise, il considère qu' il a été entravé par le gouvernement ; il espère avidement que la commission dévoilera tout. " le prennent-ils de très haut, vos chéquards ? " -de très bas... si, Planteau, ah ! Il m' étonnait, Planteau, il faisait tête ; Roche aussi. Oh ! Pour les chemins de fer du sud, celui-là, si la commission d' enquête le veut, elle le tient. -et Rouvier ? -le ton bonhomme : " c' est fini, disait-il, eh bien ! Je n' en suis pas fâché ! Elle m' a donné de l' ennui cette p214 affaire, et à vous aussi, hein ! ... la dernière fois, on a dit que je m' en étais tiré par complaisance... on ne le dira pas cette fois-ci ! " il y eut des hommes admirables, M. Levasseur avait fait un rapport favorable ; il reçut de M. De Lesseps une part de fondateur qu' il aurait pu alors négocier pour 75000 francs ; il la retourna. rencontré Gungl. (décembre 1895 ou janvier 96). -Lalou débarque chez Laffont, l' homme d' affaires de Rotschild, à la campagne. -je viens vous demander à déjeuner. -parfait. On déjeune. -hein ! Vous avez vu quelle affaire ! -quoi donc ? -vous n' avez pas lu la France de hier ? -non, par hasard. -eh bien ! Voilà, j' ai engagé Morès. -bah ! Très bien ! -non... je ne sais pas comment j' ai pu faire cela... je me suis laissé surprendre... mais cela ne peut durer. Vos patrons qui ont toujours été si parfaits pour moi... -vous vous exagérez votre ennui, mon cher. Je vous assure que cela n' a pas tant d' importance. -si, c' est terrible, je ne puis admettre p215 cela. Quoiqu' il m' en coûte, je vais flanquer Morès à la porte. -mais non, mais non, d' ailleurs dans cet instant, la maison ne lance pas d' affaire. Ainsi, tranquillisez-vous, ça nous est égal. -non, non, jamais : je veux le flanquer à la porte ; seulement vous comprenez il faut que je lui donne quelque chose à ce pauvre garçon ! Laffont s' est levé : -allons, hop ! En voilà assez " , et il a reconduit Lalou. Nous discutions avec Bourget pour savoir si Leconte De Lisle a ou non la graisse asiatique. Non, cette maigreur sèche. Parasitisme. les déracinés. -en haut de la page 485, ou dans le dîner Reinach, il aurait fallu résumer la situation de Panama, c' était facile avec les 48 premières pages de Chiché et surtout en disant : elle avait déjà absorbé 556225674 (frs) et venait d' échouer auprès d' Allain Targé dans des démarches pour obtenir une émission de valeurs à lots. Il lui fallait donc des gens à la chambre. Leur dégoût, c' est celui de la plante qui se sent fanée. p216 Vous voulez qu' en vous circule la sève de l' univers ; n' importe où, reprendre racine. Goethe a dit de Napoléon qu' il avait étudié la scène tragique avec l' attention d' un juge criminel. Bouteiller n' est pas une cause de déracinement ; c' est la doctrine du déracinement qui devient cause à son tour. M. Barrès conclut, ne conclut pas... j' analyse. Vous ne savez donc pas que l' effet suprême d' une analyse peut aboutir à ceci : dans l' état des questions, il n' y a pas de solution possible. Laissez le vin suivre sa maladie. 13 novembre 1897. -Thiébaud a vu. gaulois. j' ai montré la France dissociée et décérébrée. Dissociée, c' est son état. Je l' ai fait voir en peignant les Reinach et les Portalis. Décérébrée, un Bouteiller qui pouvait, qui devrait être son cerveau incline vers ces canailles parlementaires Reinach et Portalis. Il lui resterait d' être une idée en train de se réaliser. Or si Bouteiller va au parlementarisme, des bons esprits, des jeunes p217 gens sont intoxiqués par Napoléon et par Taine. Bourget m' a fait à tort disciple complet de Taine, Taine m' a nourri sans me satisfaire. Tant d' injures au jacobin atteignent celui qui croit à l' énergie, à l' héroïsme. Je ne me suis pas proposé d' apporter une solution, mais une description. Par hasard, Roemerspacher tournera bien, mais il faudrait réduire la part du hasard. J' ai fait une coupe... ce n' est point pour les petites filles qui veulent qu' on coupe leur pain en tartine. C' est une tranche de pain de chien... manuel de la clairvoyance. " à propos de la visite à Taine, dit Stryenski, j' ai regretté que vous n' ayez pas pensé à la visite de Destutt De Tracy à Beyle en 1817 (souvenirs d' égotisme). " " l' arbre qu' aimait M. Taine, dit Schwob, devra rester vénérable dans nos mémoires autant que les trois peupliers que Kant voyait de sa fenêtre et qui l' aidaient à penser. " " la première fois que j' ai vu Taine, dit Belugou, c' était à Barbizon chez le père Luniot ; nos deux chambres d' hôtel étaient voisines ; le soir après dîner, un camarade m' a présenté au Dieu et mon vertige a été plus grand encore que (celui de) Roemerspacher ; c' est que je n' avais pas été initié p218 par Burdeau et toute ma bibliothèque était les vingt volumes de Taine. " ces jeunes gens, ces déracinés, le problème est maintenant de savoir s' ils prendront racine. C' est un livre où l' on doit voir un esprit qui a la tradition, non un esprit réactionnaire. Je montre comment ces jeunes gens sont déracinés ; je ferai voir comment Saint-Phlin sait demeurer raciné ; je ferai voir en outre les efforts des autres pour reprendre racine et Roemerspacher y parviendra pleinement. On a déjà vu que Racadot et Mouchefrin échouent. Léon Bourgeois avec qui je dîne (4 novembre) me dit : " souvent, causant au sortir de la chambre, Bouteiller (Burdeau) nous disait : " vous avez tort, c' est méconnaître les nouvelles conditions de la vie, il n' y a pas à séparer les grandes affaires de la politique... " il répétait des idées de saint-simoniens, mais elles n' étaient pas vraies en lui. Il ne comprenait pas les grandes affaires, seulement il avait besoin d' argent. " on rendra tout impossible dans ce pays ; on tue les affaires en criant : " il veut gagner de l' argent " , à des capitalistes. " Bourgeois a dit : l' habileté en politique, c' est de mettre à la base l' idée la plus large possible. les aimer d' un amour d' historien et de p219 curieux et non d' un amour de sectaire (partisan). Rien dissimuler de l' âpre saveur des temps et des lieux. En dehors et au-dessus de la querelle que je raconte je montre leur origine et qu' ils correspondent à ces principes légitimes mais incomplets. On me dit, mais la terre lorraine diffère-t-elle de la terre de Touraine ? Je ne vous dis pas : vous les avez déracinés de la terre lorraine. Je vous dis : vous les avez déracinés, enlevés de toute terre. Fonsegrive l' a bien vu. Renan, questions contemporaines, p. 114. La grande expérience que la France poursuit. Se constituer en démocratie. Réussira-t-on ? Certaines fièvres sont bonnes. Voir page 55 sur l' homme libre. et si l' homme libre a appris à bien des jeunes gens à se différencier des barbares, des étrangers, à reconnaître leur véritable nature, à en faire le meilleur emploi, c' est la même méthode appliquée qui est de leur dire : vous êtes faits pour sentir en lorrains ; c' est là une même doctrine appliquée dans l' ordre social. Ceux qui connaissent la jeune littérature française reconnaîtront que ce livre a eu des suites. p220 Vogüé (Melchior De) a dit à Bérenger : je ne considère pas la députation comme firent Chateaubriand et Lamartine... j' appartiens à une vieille famille de ma province ; il se trouve que la députation est le moyen par lequel je puis continuer une vieille et héréditaire fonction de patronat. Je causais encore avec Thévenin, de Taine et il alla jusqu' à me dire : " Taine ne savait pas jusqu' à quel point un, deux siècles sont peu dans la vie d' un peuple. Il savait Louis Xv, un peu Louis Xiv ; il ne se rendait pas compte des conditions de Henri Iv. Au delà, c' était le désert... alors son esprit classique, il ne pouvait l' analyser... il a bien parlé de l' école ; il savait cela. Mais il a voulu toucher à trop de choses sur lesquelles par un prodigieux travail, il s' était hâtivement outillée ; il était consciencieux ; mais il s' est éparpillé. C' eût été moins ambitieux, moins normalien, mais il eût touché le tuf, s' il avait fait seulement un gros morceau sur l' esprit classique. On aurait dit : il est chez lui. Il y a des manières sans traiter toutes les questions, d' en dire un mot en passant qui fait p221 sentir qu' on les connaît, mais on ne les aborde pas, parce qu' on reste où l' on excelle. Et alors on dure trente ans, c' est-à-dire jusqu' à ce que la question ait été poussée plus avant. " peut-on dire que Taine a servi la décentralisation, peut-on dire que les jeunes gens sont préoccupés de nationalisme ? Ils lisent. Ils disent : tiens, c' est intéressant. Mais les raisons qui feraient ces questions vivantes pour eux n' existent pas en eux. Ce sont des thèmes. Par deux fois, j' ai trouvé dans Renan une même pensée que je n' éclaircis pas. Dans une phrase admirable, il a dit de Jésus : " nos hésitations, nos doutes ne l' atteignent jamais. Ce sommet de la montagne de Nazareth, où nul homme moderne ne peut s' asseoir sans un sentiment inquiet sur sa destinée, peut être frivole, Jésus s' y est assis vingt fois sans un doute. " et à propos de la civilisation persane, des poètes pessimistes, il revient encore sur le puéril de ces rêveries sur la mort. En mai 1898, je crois trouver chez Renan lui-même l' explication que je désirais : " cette idée de la vanité du monde qui est devenue la base de la mystique chrétienne p222 est relativement moderne ; elle se rattache d' une part au caractère de la race sémitique qui prend toutes choses d' une façon égoïste et personnelle ; de l' autre au défaut de curiosité et à l' infériorité des facultés scientifiques qui caractérise cette même race. " voir la suite du développement p. 331, études d' histoire religieuse, Renan. Je ne suis pas très satisfait par ce raisonnement, sur lequel je voudrais méditer. Aujourd' hui, je suis pressé. Mais ce me semble un paradoxe, une agilité. Oui, il n' y a pas lieu de s' ennuyer ; mais vanité des vanités, cela demeure vrai. L' état pour Hegel est un produit de la raison ; c' est le monde moral réalisé et organisé. Qu' il prenne conscience de ses droits, qu' il étudie ses attributions... pensée puissante et qui justifie pour moi le socialisme. Que Paris à travers l' histoire est une ville cruelle. Pensant à ces faux poètes, etc., je dis : des carpes baguées dans un bassin d' eau claire. p223 Il faut un cerveau. Il ne suffit pas de porter le colifichet. Qu' un être vivant est une chose précieuse et magnifique ! Comme il est approprié à son état ! Comme il est vrai ! Comme il existe ! Je voudrais marquer l' état de M. France. " le dernier siècle était sophiste : il ignorait la distinction du bien et du mal, il s' exerçait seulement à disputer, et il prenait pour but de tout expliquer ou plutôt de parler de tout. Le type du dix-huitième siècle, c' est le Pangloss de Voltaire. Ce job français, dans le plus profond avilissement ne perd pas sa bonne humeur ; en se traînant au milieu d' ordures et en crachant ses dents, il s' enorgueillit toujours et se réjouit d' avoir été et d' être philosophe. " ils n' ont pas une conscience. Le bénéfice, c' est la douceur de moeurs : contre les périodes militaires. (230, mélanges de Mickiewicz.) premier déjeuner Zola. -un mot me frappait beaucoup dans la bouche de Zola, p224 pendant ce déjeuner (Zola, Bourget, moi, chez Durand, fin novembre 1897) ; il avait publié le matin un article, d' ailleurs absurde, pour Dreyfus. Et il disait de sa démonstration : c' est scientifique, c' est scientifique... c' est ce même mot que si souvent, dans le même sens, j' ai entendu employer par des niais, non pas des menteurs, mais des illettrés de réunion publique. deuxième déjeuner Zola, 1 er décembre 1897. -déjeuner avec Zola, France et Bourget, chez Durand. J' y étais allé à condition que l' on ne parlerait pas de l' affaire Dreyfus. On a créé le dîner définitif : les deux Daudet et Cherbuliez. On parle de la mémoire que France, moi et Zola (bien qu' il ne fume pas) avons fort abîmée. Après cela on constate que chacun de nous a sa mémoire. -c' est même cela qui constitue les diverses originalités, dit Zola. -oui, dit Bourget, au temps où je préparais un livre sur les formes de la sensibilité ou de l' imagination, je constatai que Rousseau avait uniquement, et à un degré prodigieux, la mémoire de ce qu' il avait ressenti. Ainsi un homme qui ayant été grondé à six ans, se rappellerait tout ce qu' il a souffert de cette gronderie sans se rappeler les circonstances. -on n' a pas assez remarqué, complète France, ce que dit Rousseau dans ses confessions : j' inventerai peut-être certaines p225 circonstances que je ne me rappelle pas pour y loger des sentiments vrais. -c' est la définition du roman, dis-je ; tout le monde en tombe d' accord. Mais je réfléchis que c' est un des romans, le seul que j' aimai. mardi 7 décembre 1897. Premier dîner Balzac chez Durand. -tous, sauf Cherbuliez. On parle de Taine. Il est allé voir France, comme je dis Roemerspacher, vers 66 ! Il dit cela avec une gravité d' émotion. Mais ne s' étend pas sur les conseils que Taine lui a donnés, sinon : " ne vous servez que de mots connus, n' écrivez pas osé. " or, dit France, la clarté n' est vraiment nécessaire que dans la discussion philosophique, mais il y a des masses de cas où elle n' est pas une qualité bien nécessaire. Taine, dit-il encore, est admirable quand il cherche, mais ce qu' il trouve ! D' ailleurs il en est toujours ainsi avec les méthodes analytiques. On ne trouve vraiment quelque chose que par l' intuition. (pour comprendre tout cela, il faut entendre l' atmosphère, le ton de France, et c' est ce que Zola ne saisit pas.) Zola est en tout très simple, il dit : " j' ai bien connu Taine, quand j' étais commis chez Hachette. Je l' ai beaucoup aimé. Plus tard, à la fin, p226 non, il a manqué de courage-là-dessus on proteste-il n' a pas eu le courage qui m' aurait plu. " (quand je pars avec France, nous revenons là-dessus et France me dit : voilà, Zola s' est découvert dans l' histoire de la littérature anglaise ; il s' est dit : l' outrance, la puissance, mais voilà ce que j' ai à faire. Et c' est assez faux, car il n' est pas puissant, il est bien soufflé. Alors il a été choqué, indigné que Taine ne l' ait pas reconnu, n' ait pas dit : avec la différence du producteur au critique, je salue Zola, celui que je réclamais. Taine n' a pas dit cela. Il n' a pas aimé Zola. Il ne cherchait dans la littérature que les signes, les marques d' une époque, et tout de même ce n' est pas dans sa littérature qu' il allait chercher les signes du dix-neuvième siècle ? ) Daudet (je continue la conversation) ne voit pas en Taine un excellent écrivain. Bourget reprend : un jour, dans une interminable promenade, il m' a parlé des hommes de la révolution d' une telle manière que je lui ai dit : " pourquoi n' écrivez-vous pas cela ? " -" je ne peux pas, a-t-il dit, je n' en suis pas assez sûr. " il craignait toujours de forcer la vérité. Il rêvait d' écrire en juxtaposant des textes. Rien que des témoignages. Décidément Zola et Daudet y répugnent. On se met d' accord pour lui préférer Sainte-Beuve, p227 dont il voulut qu' on lui lût une page deux heures avant sa mort " pour entendre des idées claires " . Non, disait-il à sa fille, pas de philosophie, pas d' histoire, un volume des causeries au hasard, pour entendre des idées claires. -enfin, dit Daudet, a-t-il jamais aimé une femme, désiré, joui. Qu' est-ce qu' un homme comme cela ? Et un peu après Daudet, Zola refit la même objection contre Renan dont ils n' ont à aucun degré la compétence, allant jusqu' à dire qu' à la fin de sa vie Renan allait tant dans le monde pour rencontrer des jolies femmes, qu' il aurait voulu avoir des maîtresses. Tout cela est absurde. Et France a raison disant : " il faut bien comprendre que tout est relatif et que M. Renan ayant une femme par le mariage, a trouvé là bien plus de satisfaction qu' il n' avait cru pouvoir en espérer puisqu' il vouait sa vie à la chasteté. " " tout le monde trouvait que Paul émile était heureux d' avoir été consul parce que sa condition n' était pas de l' être toujours. Mais on trouvait Persée malheureux de n' être plus roi, parce que sa condition était de l' être toujours. " (Pascal.) et quant à ses libertinages, disais-je, ils sont ceux du Télémaque. C' est Fénelon. C' est aussi un homme qui devenu vieux, moins travailleur, laissait couler le grand flot de poésie qu' il avait. Pourtant il avait projeté le petit récit suivant : un très saint p228 homme, dans le mariage, n' approchait de son épouse qu' à la faveur d' une petite fenêtre pratiquée dans sa chemise et vis-à-vis une petite fenêtre analogue. Sa femme lui brodait cette petite fenêtre et il fut bien plus heureux. Lemaître le détournait de publier, d' écrire ce récit. " il est vrai, dit M. Renan, ce peuple frivole ne comprend pas que l' amour et ses mystères sont une chose très grave. " on dit qu' il aimait les honneurs, les choses officielles, tandis que Taine-qui avait peur de manquer d' argent-les méprisait. En outre Renan fut sycophante, il vota pour Faidherbe à l' institut, à condition qu' on le nommerait au conseil de la légion d' honneur. Quand il montait les escaliers plié en deux avec, sous le même bras, son parapluie et son épée, il était satisfait. Au résumé, chacun, à Taine et à Renan préfère Sainte-Beuve. La vie, la vie ! Répète Zola. Et moi, je pense de volupté, de Port-royal, du poète et du reste, tout le bien, mais il n' a pas aimé la métaphysique, les choses très hautes, il a goûté un peu trop les esprits médiocres. France dit : on ne sait pas jusqu' à quel point M. Renan avait peu lu. On le pria de faire un article sur l' histoire de la Turquie de M. De Lamartine. Au bout d' une heure, il constata que l' auteur avait sauté une période p229 de soixante-dix ans qui correspondait à un volume lui manquant dans l' ouvrage qui lui avait servi de prototype. M. Renan ne lui pardonnait pas de lui avoir fait perdre une matinée. Il disait : " M. De Lamartine écrit ainsi pour ne pas faire perdre d' argent à ses créanciers ; mais a-t-il réfléchi que c' est bien plus grave de faire perdre par là du temps à ses lecteurs ? " une des dernières fois que Zola et Daudet virent Flaubert, c' est à l' enterrement de la mère de Leconte De Lisle. Il avait lui-même peu avant perdu sa mère. Et il criait dans l' église : " nom de dieu ! Des bonnes femmes comme ça, est-ce qu' on devrait jamais les perdre. " tandis que Zola, oui je crois que c' est Zola, raconte cela un peu pour le pittoresque, la figure de France a cette même expression noble et grave que je lui ai vue quand Bourget a dit : c' est Anatole que Taine est allé voir. J' aime France pour ces deux expressions là. Dumas disait de Flaubert : " c' est un géant qui abat une forêt pour faire une boîte. " Bourget avait mis ce mot-là dans son discours de réception de Theuriet ; il l' a supprimé parce qu' on aurait pu mal l' interpréter. R... lors de l' enterrement d' About où Caro prononça un discours haineux, dit : p230 " c' est étonnant, M. Caro n' a jamais la vérité et il la dit à un mort. " on parle de l' affaire Dreyfus et Zola, à qui le Figaro est fermé, se demande où il pourrait faire des brochures. On lui indique un homme. On craint à chaque phrase que lui et moi ne haussions trop le ton sur cette irritante affaire qui nous divise, mais tout va bien. C' est un brave homme. France me dit : " ce qui me frappe de plus en plus, c' est la bêtise de ces hommes de la révolution... Robespierre ! C' est celui que je déteste le plus. Il a voulu gouverner selon la morale. Tous ceux qui ont eu cette prétention ont fait le plus grand mal. La morale est une règle artificielle. C' est compliquer la politique d' une difficulté étrangère que de la jouer selon une règle qui n' est pas la sienne. " moralité : Zola et Bourget parlant le plus. Daudet semblait souffrir. On coupait France. C' est lui que j' ai le plus apprécié. Je le retrouvais après un si long temps. Il y a derrière ses idées un profond, un empire du rêve. Il a la poésie. Je vois son scepticisme, il est à profondeur d' humanité. Il ne faut pas dire, selon ma page (223), pas de conscience. Il faut la comprendre. Quand Bourget, Zola, tous flétrissent Nicolardot (qui a eu l' immense mérite ou plutôt chance de découvrir le journal inouï de Louis Xvi, p231 où, au jour de la prise de la bastille, il a dit " rien " et qui chassait les hirondelles sur les toits de Versailles après le retour et qui luxa les reins d' un petit chien d' un coup de pied, etc.), et que Bourget disait : il habitait une chambre infecte dans un bordel, si près des latrines que nul roulier ne voulait y suivre une femme et qu' on la lui avait abandonnée. " pauvre homme ! " a dit France, avec, pour la troisième fois, son magnifique accent. La conversation de Bourget : il est préoccupé de se définir. Encore une fois, au lendemain de la séance Bourget, et après un succès littéraire qui aurait dû me donner du plaisir (et qui m' en donne, mais du modéré), j' ai repensé aux tragiques circonstances intérieures de mon échec à Neuilly. Ce n' est pas d' avoir été trahi par des amis. Après tout, ai-je jamais fait un cas réel de ce Jaurès et qu' est-ce qu' un Sembat ? Ils sont garçons marchands de vins au comptoir où je bois ma liqueur. Mais c' était ma jeunesse qui finissait. Je n' analyse pas cette impression. J' en ignore tous les détails et l' analyse d' ailleurs serait aisée. Mais l' impression a fait en moi d' ineffaçables ravages. p232 Elle est superbe la lettre de Fontane, citée par Rouanet, sur une série d' entreprises à permettre au pays et que j' ai transcrite, découpée dans mon cahier boulangisme. Chez les (...) et c' est à noter dans mon livre, nous sommes dans les salons de leurs femmes, leur honorabilité, leur façade. Et pendant ce temps le mari fait des intrigues où il détruit notre idéal traditionnel et notre pays, nos idées et nos réalités. Bourget me rapporte que M. Taine disait : en face d' un être je me demande toujours ce qu' il s' interdirait de faire, la chose dont il se déclare : non, je ne ferai pas cela. Et M. Taine pour cette raison était très sévère pour les femmes qui trompent leurs maris. Ce n' est point, disait-il, qu' en soi j' attache tant d' importance à avoir un amant, mais dès lors elle ne peut plus avoir en soi son type. Cela je le déclare impossible. Elle ne peut plus avoir un type auquel elle veut se conformer. p233 Devant ses domestiques, ses enfants, son mari, elle est entraînée à mille choses qu' elle n' aurait pas voulues. (j' écris bien gauchement cela). Au début de décembre on m' a déjà proposé : Avignon. Ivry (Maes). Nevers (Laporte). Corbeil (Argeliès). Léon Daudet vient à cinq heures nous inviter à faire le réveillon de noël chez son père. Je ne le retiens pas à dîner à cause d' André Berthelot qui viendra. Il part à sept heures moins dix et arrive pour voir mourir son père. Cela le jeudi soir. Du vendredi au samedi, je veille le cadavre avec Geffroy, F. Jourdain, et en sortant dans la nuit à six heures et demie le samedi matin, Geffroy me dit : " la maison a l' air abandonnée... il y avait pourtant beaucoup de monde chez eux le jeudi. " la maladie qui vient de foudroyer, après quinze ans de terribles douleurs, celui qu' on... etc. (article exact du Figaro.) p239 cette veillée et puis au matin le cadavre qui se décomposait, avait ces bruits horribles, était empoisonné par les poisons. Et comme je parle à Léon de la gloire de son père, il me dit : vrai, cela, vous le pensez ? à cette veillée, Léon a parlé avec une abondance et une fièvre (dans le calme) admirable de son père qu' il appelle " mon chéri " . p240 -" il avait su faire de la maison, des petites choses, une série de plaisirs. " j' étais mort de froid, glacé par cette grande douleur, par ce contact de la mort que je n' ai jamais vue de si près ; j' avais la sensation d' être l' étranger, et j' admirais l' amour exalté : " oui, dit-il, je l' aimais comme une maîtresse. " vaincu par cette grâce brûlante, Geffroy disait : il est redevenu, comme il était, quand il était enfant, Léon. Souvent Alphonse Daudet, si impotent, était gêné des soins intimes qu' il demandait à son fils, lui qui ne pouvait jamais marcher seul. " mais non, mon chéri, disait Léon, ça m' amuse. " j' ai passé la nuit à veiller avec Léon Daudet, le cadavre de son père. à sept heures du matin je rentre chez moi malade, et après un peu de repos, incapable de travailler, je veux relire quelque chose de lui, ses ultimas, les pages qu' il a consacrées à Goncourt mort (revue de Paris du 15 août 1896). C' est si bien que je m' interromps de ma lecture, et je voudrais pouvoir lui écrire mon plaisir ; il me vient le remords que j' ai toujours senti dans certains deuils de n' avoir pas su, quand il vivait, lui exprimer assez que je le comprenais, lui payer ma dette de lecteur. p241 lundi 21 décembre 1897. -je suis le corps de Daudet avec Roujon et nous parlons de France. Il me dit : jadis, avec Grandjean et France nous avons fait en février un voyage de repos en Normandie. Il fit un temps gris. Nous nous sommes arrêtés sur un canal à voir passer un bateau. Alors France a dit sur la manière dont l' utilité fera de la beauté, dont à l' usage l' humanité dégagera des types qui seront utiles et beaux, huit ou dix phrases qui étaient telles que Grandjean qui n' est pas un poseur lui a dit : France, vous êtes un admirable penseur. Qu' est-ce que France préfère dans son oeuvre ? Il aime l' histoire et la politique. La politique surtout. Mais il assiste à une séance de la chambre, d' un point de vue éternel. J' ai été amené à dire à Roujon : " cette génération qui a fait ou subi la guerre, qui ne nous laisse aucun grand homme, qui n' a pas su enterrer Taine, qui a négligé Leconte De Lisle, qui a eu pour dernier homme politique Ferry, et puis plus rien, je me surprends à la haïr. " Roujon me rappelait un mot que j' ai eu en 1889 : votre boulangisme, le trouvez-vous p242 honnête ? Vous criez à bas les voleurs. -" il n' est pas honnête, il le deviendra. " j' entends par là que les électeurs, les fidèles, le fonds du boulangisme était un appel à l' honnêteté. Il faut aussi comprendre que si les manuels nous flétrissent, l' histoire nous respectera. Stanis (De Guaita) meurt le 20 décembre 1897. Le 22 décembre, j' apprends la mort de Stanis. L' absence n' est rien dans les amitiés d' homme : c' est après la mort de son ami qu' on le trouve de manque dans sa vie. La chambre de Mme La Tourette, tous ces livres de poésie rangés sur la tranche et le dos présentant bien son titre sur une table ronde de salle à manger, du café vanillé... quelles intoxications de poésie... des vers, des vers et de la philosophie. ça a été une de mes stupeurs en arrivant à Paris de voir la place qu' occupaient des hommes comme Dumas, et le ton, fort déplacé d' ailleurs, dont il usait avec Hugo, avec Leconte De Lisle. Je ne suis jamais arrivé à voir dans ces productions autre chose qu' un service social, une entreprise de distraction, fortement rétribuée. Guaita s' enfonça dans une oeuvre de plus en plus exclusive. Ma santé ne m' ayant plus permis l' internat et lui (Guaita) ayant ses parents à la campagne, p243 nous avons passé en pleine liberté les mois de juin, juillet et août. Notre débauche, c' était de nous lire à haute voix des vers. Je n' ai jamais aimé que les poètes et les métaphysiciens. Dans mon " quibus " au lycée, il y avait les émaux et camées, les fleurs du mal et Salammbô ; par ailleurs je connaissais quelques volumes modernes de Hugo et Musset. Celui qui m' avait prêté ces volumes s' est associé avec un autre compagnon de mon enfance, ils sont partis en faisant de la musique sur les routes. C' est avec Guaita que suivant la pente du lycée je me suis donné cette folle éducation des cloîtres qui ne me permettait que d' adorer les émotions et ne m' aurait pas permis de gagner ma vie. Guaita était un latiniste distingué ; moi-même j' avais eu le premier prix de version latine en rhétorique. Faut-il sortir de la vie, comme on sort d' un salon de goujats, le dernier : pour empêcher les mauvais propos ? Je ne tarderai pas plus longtemps de donner aux amis de Guaita et à moi quelques-uns des traits... pour un tel esprit les mêmes mots signifient des groupes d' idées et de sentiments tout différents de ceux que nous y mettons. Guaita qui lisait rarement les journaux, qui ne connaissait pas les journalistes, qui classait p244 les écrivains modernes non d' après leur personnalité, mais d' après le profit qu' il trouvait à les lire... il jugeait les contemporains d' après la même méthode que peut employer la postérité, sans tenir compte des conditions de vie, des nécessités qui les enserrent. Cela mettait dans ses jugements les caractères d' un idéaliste. Cette même disposition faisait qu' il ne prenait pas de carrière. De l' avancement, de la popularité, de la considération académique... mettre du capital intellectuel sur les champs : c' est-à-dire de l' intelligence, de la volonté. Bonvalot, parlant du prince Henri (Henri d' Orléans, cousin du duc d' Orléans), dit : " il est un peu paniquard, il court tantôt en avant, tantôt en arrière, comme ce peuple-ci... il lisait Musset sur son cheval. Il disait : il n' y a rien à voir, et puis dans les trois mois rudes, il a été bien. Oh ! Ce n' était pas drôle. Plus de galerie, vous entendez bien, seul, plus de galerie. " plus sincère, cynique, le docteur Le Bon me dit du même Henri : c' est un Cobourg, un allemand pur. p245 J. Schopfer écrit dans un joli article sur Courajod : " ce que l' art nous dit sur les époques disparues les éclaire d' un jour plus vif que n' importe quel document écrit. Les tombeaux mérovingiens de Carnavalet nous en disent plus sur les sentiments des peuples barbares vis-à-vis de la civilisation romaine et du christianisme que les chroniqueurs lettrés et conteurs du temps. Nous avons là une confession entière qu' on ne peut récuser. " (c' est la sensibilité qui se manifeste). Ainsi les jeunes gens dans leurs écrits peuvent bien nier mon influence, je la vois, je la touche dans leurs oeuvres. 26 décembre 1897. Article sur Bonvalot. - je ne sais pas si je me trompe pour les colonies ; c' est peut-être que j' avais de vives sympathies politiques sur certains points avec des hommes qui étaient les adversaires des colonies ; je répugne à l' idée de M. Bonvalot. Mais j' ai eu l' occasion de voir de plus près ce qu' il voulait faire (numéro de la France extérieure, problèmes d' éducation). p246 Izoulet me cite un mot d' Arrien qui d' ailleurs est un mot d' Alexandre. Quand il voulut conquérir l' Asie, les vieux conseillers de son père levèrent les bras au ciel. Il leur répondit : " les conseillers du roi sont faits pour le renseigner sur la route qu' il a décidé de suivre, mais non pour la décider. " (il réservait le divin ; l' inspiration dont jouit le roi.) ce fut l' erreur de Napoléon Iii qu' ayant pris le pouvoir, ayant décidé d' être la volonté, il a rempli le corps législatif de ses créatures, décidées à l' approuver toujours et non propres à le renseigner, à l' avertir. -consulter et vouloir, voilà les deux étapes. Je suis né en 1862 et Fichte en 1762 ; il me conviendrait de mourir comme lui en 1914 après avoir vu un 1813... je ne suppose pas que sa théorie du moi l' eût empêché de faire une oeuvre sociale. J' apprécie ce M. Mittelstaedt, bismarckien (revue blanche, 1 er janvier 1898). -il parle de l' empire allemand. à quoi bon, un p247 coup d' état ? Un gouvernement sans représentation populaire n' est plus possible et c' est une chimère de vouloir faire table rase du passé, de vouloir retourner à l' absolutisme. (dans sa première leçon du collège de France, Izoulet cite un bon mot de Cavour : la pire chambre vaut mieux que la meilleure antichambre). L' empire ne peut vivre qu' établi sur une base populaire. Il faut conquérir les faveurs du peuple, le quatrième état, source d' énergies souterraines qui apparaîtront au jour demain. " de l' aveu même des conservateurs les formes nouvelles d' exploitation, les forces énormes du capital agissant anonymement et collectivement dans la grande industrie et dans le commerce... etc. " p248 la question capitale, pour l' homme politique, écrit Spencer, devrait toujours être : " quel type de structure sociale, militaire ou industrielle, est-ce que je tends à produire ? " -les politiques allemands depuis 1870 ont cru donner l' impulsion et ils l' ont subie ; ils voulaient créer une puissance militaire, ils retrouvent une puissance industrielle. L' histoire de l' Allemagne est celle de l' Europe entière. L' ère des guerres de conquêtes se ferme, il s' ouvre un avenir obscur, difficile à déterminer, les données historiques étant insuffisantes. On peut seulement dire que si demain nous apporte la guerre, elle ne se fera pas par l' arbitraire d' un homme, mais sous la poussée des masses ; non plus de peuple à peuple, mais au sein des peuples. Peut-être se créera-t-il une orthodoxie sociale, et verra-t-on les hérésies économiques châtiées d' une façon aussi terrible qu' hier les hérésies religieuses. On se battra pour des différences de définition de la valeur et de la propriété, comme on fit pour des nuances d' interprétation du dogme de la présence réelle. guerres civiles. " j' approuve pleinement ce Mittelstaedt, commenté par Henri Lasvignes, et je songe que les entreprises coloniales sont un infime p249 moyen. La soupe au caillou, dont parle Balzac (médecin de campagne) et que m' a racontée Bonvalot. à défaut de guerre (qui est le moyen bismarckien pour détourner les esprits et enrayer les parlements), nos Ferry rêvaient de dévier le courant vers un Tonkin, une Tunisie, un Madagascar... 1 er janvier 1898. -elle est mémorable, la lettre de cette crapule qui à peine débarrassée de ses menottes... " j' ai deux devoirs à remplir : " le premier, qui est le plus sacré, et le plus urgent aussi, c' est de manifester ma reconnaissance à tous mes confrères de la presse... etc. " Henry Maret. p250 le boulangisme, c' est une construction qu' on n' a jamais vue qu' avec son échafaudage ; ainsi l' on n' a pas pu en saisir l' ensemble. Et tout s' est écroulé dans un désordre pitoyable, avant d' être débarrassé, avant même de porter à son sommet le bouquet symbolique. p251 C' est une imagination juste et puissante : quand à la préfecture de police, ils eurent arrêté Anastay, l' officier assassin, ils furent inquiets, car ils n' avaient aucune preuve. Alors Goron se mit à causer avec lui, puis lui montra des cartes transparentes, et quand il le vit " rigoler " lui, officier, accusé d' assassinat, il se dit : " ça ! C' est une nature d' assassin. " 10 janvier 1898. -ceci aide à comprendre l' atmosphère des ambitieux de Balzac. " la duchesse Decazes ajoute que la princesse de Liéven était pleine de préjugés aristocratiques, encore qu' elle comprît l' aristocratie non comme on la comprend... etc. " p252 10 janvier 1898. -étant aux eaux à Forges-les-eaux, V. Barrucand reçut la visite d' émile Henry. Ils passèrent une journée dans les bois. Il eut l' impression que celui-ci traversait le pays avec une bande de cambrioleurs et était venu se créer un alibi auprès de lui. Sans qu' il le dise intelligent, il dit qu' il se servait peu des mots. il avait en horreur les théoriciens, les philosophes de l' anarchie. Son esprit était dirigé sur ceci que les pires étaient ces êtres inertes qui par leur apathie empêchaient le développement, la réussite de l' idée ; ainsi, dit-il, avant de monter dans le train, je suis entré au café terminus, ces êtres-là qui y étaient me firent horreur. Cela, café terminus, est admirable, si l' on songe qu' il fut amené à y jeter sa bombe, bien qu' il ne l' eût pas prémédité. p253 Quand il fut en prison, on se préoccupa de lui donner une physionomie. Hornbostel, son avocat, écrivit à Fénéon, à Barrucand. émile Henry l' avait adressé là plutôt qu' à Grave. Ils lui firent passer par Hornbostel de l' autre rive, le volume de Horzen, pour qu' il pût prendre là les secrets d' une attitude. Il utilisa et d' ailleurs cita dans sa défense Horzen qui le garda ainsi d' une dépression avant la mort. (c' est cette belle idée de Hornsbostel et des autres qui a fait guillotiner Henry. Ceci complété par une biographie de Hornbostel, de Barrucand, etc.). Denis, député des Landes, raconte : les gens de Dax, fatigués du taureau, voulurent chasser le cerf. On nomma une commission pour aller acheter leur cerf à Paris. Il y avait président, vice-président, trésorier, secrétaire, et quatre amis. On n' avait plus de leurs nouvelles à Dax ; ils étaient au moulin rouge. Les femmes s' émurent ; on télégraphia. Ils durent revenir. Ils achètent le cerf au jardin d' acclimatation. Tout Dax, attendait à la gare. On sortit du fourgon la caisse avec des claires-voies, pour qu' il puisse respirer. Le président du cercle de la chasse était là, deux yeux noirs terribles, une barbe terrible. Le président de la commission p254 d' achat lui dit : on ne peut pas ouvrir la caisse ici. On la porta dans la cour du collège. On l' ouvrit et le cerf commença de se promener autour de la cour, avec des gestes de cou et en tendant la bouche pour avoir du pain. " eh bien ! Non, vous ferez ce que vous voudrez, dit (avec l' accent) le président du cercle de la chasse, moi, je ne peux pas le chasser, le pauvre ! " il se promena pendant six mois dans les rues de Dax. On lui a bâti une loge et acheté une biche. Et puisque l' on admet qu' un pays a le droit d' abandonner ses provinces, on porte un coup sensible à l' unité française, et il se pourrait qu' un état d' esprit apparût qui admettrait le brisement de cette unité. Ces plaines que la nature avait faites si saines sentent aujourd' hui la fièvre. C' est une question qu' on peut retourner sous toutes ses faces, ce qu' on n' a pas fait parce que la consigne politique opportuniste était de n' en parler jamais et la consigne politique secrète de n' y plus penser. Il y a là des aspects très nombreux et on mutile sa pensée, sa vérité quand on veut l' exprimer très simplement. Mais de ce jugement aux aspects si complexes et dont la complexité même n' est que p255 plus expressive, un trait demeure, c' est la tristesse. Ce ferment qui n' était destiné qu' à irriter le français contre l' allemand pourrait bien irriter des français contre des français. Si la collectivité est impuissante à protéger les parties, les parties veulent se gouverner et faire leur salut et ne veulent plus s' en remettre au hasard d' émeutes parisiennes. Nice, janvier 1898. -Bouteiller se sentit faiblir. Il évoqua les figures qui lui donnaient du ton : les Gambetta, les Bismarck, les Richelieu, les Pitt. C' était un scholar. Mais ce qu' il ne sentait pas, parce que cela aucun biographe ne le donne et parce que son éducation livresque n' avait pu le lui donner, c' était sous ces vaines biographies l' homme, la personnalité. Chaque bête de proie chasse à sa manière et la manière de Bismarck n' est pas celle de Mazarin, et une manière de chasser ne s' apprend pas dans les livres. Bouteiller aurait fait un commis excellent sous les ordres de ces grands hommes d' état : il n' était pas de leur qualité. Il avait dans la tête de grands systèmes, cet érudit de la politique, mais il n' agissait jamais qu' avec de tout petits moyens. Il ne sentait pas l' homme, cette valeur que je p256 renonce à définir et qui est la personnalité, ce que crée le contact d' une force. Pas plus qu' il ne sentait sous ces biographies la force propre de ces hommes, leur personnalité, cette force qui meurt avec eux, qui était leur nature, la propre puissance d' action dans le contact avec les autres hommes, et comme il ne la connaissait pas, il n' en tenait pas compte et ainsi il se trompait quand il croyait pouvoir employer les mêmes moyens qu' eux : il lui manquait ce qu' ils eurent chacun d' essentiel. De même, il ne sentait pas la réalité d' une nation, il ne tenait jamais compte de ceci qu' en plus d' une administration, d' administrés, il y a les français, leur force propre qui de temps à autre se réveille. Dans le succès d' un homme de lettres, il y a : 1. Sa personnalité (qui meurt avec lui) c' est-à-dire cette force propre qu' il prend dans le contact avec les autres hommes. Se rappeler la figure, l' autorité d' un Leconte De Lisle. 2. L' espoir qu' on a en lui. Il donne l' impression qu' il produira, etc. 3. Le besoin qu' ont des gens de le lire. Pendant cinquante ans tous les jeunes gens de dix-huit ans ont eu besoin de lire Musset. p257 27 janvier 1898. -Desboutin disait : " la difficulté est que la bouche, les yeux, soient dans le même mouvement, pris en même temps. Cette unité d' expression, seuls les grands artistes la savent prendre " . -il disait encore, modelant les formes, indiquant les plans d' une tête : " il faut qu' un portrait reste le plus longtemps possible dans cet état, qu' on serre de plus en plus sans mettre un détail. Alors tout le reste devient aisé, se fait de soi-même. Mais si l' on met tout de suite des détails, on aura beau travailler, travailler... et pourtant cela est difficile, en face de la nature, de s' empêcher de mettre tout de suite un joli détail, quelque chose qui nous frappe. " (naturellement, je ne transcris tout cela que pour le bénéfice que littérairement je sais pouvoir en tirer. Bien construire mes chapitres, en trouver le mouvement.) la tête espagnole est simple, a de grands espaces uniformes, de petits traits. Dans le nord, au contraire, les traits deviennent gros, innombrables et il y a encombrement. Le cri fou des femmes liguriennes marchandes de poisson et dont la voix se brise p258 -en sanglots, en rires, je ne sais-vers neuf heures, par un clair soleil, dans les basses rues du vieux Nice. Albert Métin m' écrit : dans Rosmersholm, Ulrich Brendel dit à Rosmer : " Morgenrod est un habile homme ; il ne veut que ce qu' il peut. " l' intellectuel est au contraire l' homme d' art ou de science qui n' a pas le pouvoir et qui pourtant se forme un idéal social. être un intellectuel, c' est appliquer son intelligence. Dans l' affaire Zola, il n' y a pas les éléments où accrocher l' intelligence. " être un intellectuel, dit très justement Drumont, c' est avoir une vision juste et profonde du monde, une conception élevée du fonctionnement de l' ordre social, une notion nette du rôle que remplit chacun selon son type et selon sa fonction. " Goethe voyait les diverses nationalités. Il ne s' ensuit pas qu' il fut un international. Cela n' a aucun sens. Dans Zola, ce Bassan, il y a l' encombrement. C' est un de ces hommes qui donnent continuellement p259 des défis à eux et aux autres. Ils veulent toujours exercer leur volonté. Avec Balou, Manet et les autres, il voulait être des partis extrêmes ; il jura d' enfoncer Hugo dont il citait les vers sans les mettre à la ligne, il jura de se faire maigrir ; il jura de travailler tous les jours ; il y a du pamphlétaire. Pour comprendre sa grossièreté, il faut voir ces images en couleur, ces caricatures de l' italien moderne. Raffaëlli, dit Desboutin, ce qu' il a de charmant, c' est l' atmosphère. Il fait de la caricature, mais avec infiniment de tact. C' est un Hogarth. Puvis, d' une vieille, d' une des meilleures familles de la Bourgogne (du côté de Mâcon), est né à Lyon. Son Marseille, porte de l' Orient, est excellent. Et si architectural, bien campé, selon toutes les vieilles règles traditionnelles de son art. Pour Chicago, il n' a pas été aussi parfait. Il est né hors de toute influence, ayant été élève de Scheffer, de Delacroix, de Couture qui n' ont rien de commun entre eux et qui n' ont rien d' eux en lui. Un peintre copie ce qu' il voit, me dit Desboutin. C' est instinctivement, sans le vouloir, sans le savoir, qu' il ajoute sa personnalité à la réalité. encore un grand principe d' art. p260 je savais bien qu' en parlant au public on s' exposait à recevoir des chaussons de pommes, mais non des chaussons de lisière. Après le cadavre Baïhaut, voici le cadavre Portalis. On ne vous en demanderait pas plus si vous vous étiez attaqué à une vierge. On dit que les taureaux qui ont déjà été dans le cirque sont les plus dangereux. Déroulède ne craignit pas de dire à des officiers supérieurs : " on se fatiguera de vous entretenir. Nous nourrissons une armée, c' est pour qu' elle nous rende des services à l' intérieur ou à l' extérieur. Depuis 1870, vous ne nous avez servi à rien. " quand Cavour eut fait l' unité de l' Italie, il demanda aux chambres un bill d' indemnité pour 62000000 de " publicité à l' étranger " dont il refusait de préciser l' usage. Combien de ces millions avaient servi à alimenter l' enthousiasme de la presse française ? C' est un secret qu' il a emporté avec lui. De son p261 côté Bismarck déclara un jour au reichstag, que tous ses efforts après Sadowa avaient visé à faire le silence en France sur l' armement de la Prusse et à nous inspirer une fausse sécurité. Une fois le moment venu, ajoutait-il, je n' ai eu qu' à supprimer les subventions à certains journaux français ; " ils sont redevenus du coup patriotes ; " ils ont prêché la guerre et m' ont aidé à la faire éclater... récemment nous avons eu les turcs. (lettre de Fouillée à la revue bleue, 8 janvier 1898). Me voilà, comme Aristide, banni par des coquilles d' huîtres. Le naturalisme donna pendant quelques années une apparence de solidité, bannit de notre jeune littérature un surcroît de bêtises, mais voici qu' on est revenu à 1848. Maurras disait plaisamment : c' est de Mme De Staël que datent " les pensées généreuses et les sentiments justes. " dans ce cahier, il y a à retenir ce que disent des Zorn De Bulach, Mme De Pourtalès et Wissembourg. Deux visions, selon la classe qui regarde. p262 les déracinés. -" s' il est vrai que le génie a pour qualité propre de modifier le milieu social et intellectuel préexistant " , Burdeau fut un homme de génie : il modifia leur rapport entre eux, abaissa, releva celui-ci. Napoléon a fait son génie dans la guerre avec Frédéric et les bandes de la révolution. à inscrire sous le Raffet " la pensée " . Napoléon a dit : " pour les affaires militaires, publiques et administratives, il faut une forte pensée, une analyse profonde et la faculté de pouvoir fixer longtemps les objets sans être fatigué. " il doit y avoir des rangs, non des classes. Il faut que l' individu accepte la notion sociale. Qu' il n' y a pas de loi, sans l' idée de sanction, de coercition. Mais la sanction, c' est le risque de mourir, si je ne suis pas le syndicat, d' être tué, si je ne défends pas ma ville... on pense aussi qu' il faut une sanction dans les intervalles de crises urgentes, en dehors du cas de guerre, pour avoir une armée. Aujourd' hui, c' est un état transitoire. Nous ne savons que nier. Affirmer quelque chose en commun, c' est une religion. Une religion peut réapparaître, ou du moins ce lien, cette affirmation sociale qu' il y avait dans une p263 religion : ainsi le culte des morts de Ménard, ou ce sentiment religieux de l' avenir de la science. Le lycée les jette à Paris, première absurdité. Et qu' est-ce que ce Paris des étudiants ? Néant. Notre vie n' a pas un principe. Le pauvre homme, dit la Léontine, il n' a pas dû avoir un réveil glorieux. Audiat conserva de la timidité morale, même quand il eut perdu l' extérieure. Et au lieu de prendre prise sur son interlocuteur, comme il eût pu aisément faire, il se disposait à le séduire, n' osait s' affirmer. Parler de la justice quand un homme condamne un autre homme ! Contentons-nous de parler de préservation sociale. Et tous ces beaux amis, les arbres, dont le feuillage agité par le vent faisait fête à sa jeunesse comme un bon chien. Le pauvre garçon, disait Sembat de Lebiez : il a une complète anesthésie morale. Il faut un système de l' âme, voici la bible ; une morale, voici le code Napoléon ; une esthétique, voici Michelet. APPENDICES : BARRES A LEGENDRE p270 19 novembre 1923. " cher Monsieur Legendre, " le voici donc ce livre attendu. Merci. Je l' ai reçu dans le moment où j' achevais de relire les épreuves d' une réimpression du Greco et un peu au hasard j' ai inscrit votre nom et celui de Collet dans une note de ce vieil ouvrage, pour me faire plaisir en nous reliant tous les trois, comme il vous a plu de faire avec moi. Oui, je suis enchanté de votre pourana, de cette interprétation savante et fière et de la portée que vous donnez à votre espagnolisme dont vous voulez qu' il agisse sur les âmes. Je n' ai pas été fidèle au rendez-vous de cet automne : j' ai trop de passions. Je suis allé me promener dans les pays rhénans, je me suis occupé de mes amis de Syrie, mais au printemps, et non pas le surlendemain, p271 mais le lendemain des élections je vous arrive. D' ici là, venez à Paris et causons. Je ne veux pas faire ma transformation, comme disait fort agréablement et fort spirituellement Goethe, sans avoir écrit ce Zurbaran, plus mon itinéraire (id est mes mémoires), plus un petit roman qui sera la haute et vraie Bérénice, la haute et vraie Oriante. Mais c' est pour moi un vif plaisir que le développement de liens franco-espagnols spirituels dans le même temps où nous devons restituer ses couleurs rhénanes à la compréhension de la littérature germanique. La respiration française s' élargit plus à l' aise. Le catholicisme réapparaît sur nos deux horizons. Je vous serre bien amicalement la main. " Barrès. " APPENDICES : ARTICLE DE BARRES dans " l' auto " , sept. 1896 : le rapporteur du projet de métropolitain qui vient d' être voté par le conseil municipal s' est fait, autour de cette discussion, une place exceptionnelle dans l' estime des gens compétents. Il représente le quartier de la monnaie, qui, après l' avoir nommé une première fois à une très faible majorité, l' a réélu une seconde fois avec un chiffre de voix écrasant. Il est en même temps professeur, à l' école des hautes études, d' histoire des religions grecques et romaines. André Berthelot, qui est le fils aîné de l' illustre chimiste, est né en 1862. Agrégé d' histoire, attaché à l' école de Rome, puis chargé d' une mission scientifique p272 en Allemagne, c' est lui qui, dans la grande encyclopédie, a fait la plupart des grands articles de théorie générale, traités avec cette même force et cette logique qu' on a remarquées dans sa discussion du métropolitain. Dans la politique où il paraît appelé à jouer un grand rôle, il ne sera point un orateur romantique à la Jaurès. Mais il sera l' homme, plus rare, plus utile au pays et à son parti, qui est capable d' accomplir matériellement une besogne énorme et très bien faite, grâce à sa force de coordination et à sa faculté de mettre de la clarté dans les idées qu' il envisage. Ce qu' il y a de frappant dans son esprit, c' est à la fois l' étendue et la plénitude, il sait beaucoup et sa science est de bonne qualité. Ce qu' il y a de frappant dans sa physionomie, c' est, avec des yeux abstraits et une extrême nervosité de tout l' être, l' ampleur du front que surmonte un toupet à la Rochefort. Il y a des fronts vastes qui sont des fronts d' hydrocéphale, mais celui-ci est harmonieux, puissant dans tout son développement. Signe particulier : défend avec obstination ses amis, ses clients, et classe parmi ceux-ci les cyclistes, dont il s' est fait le porte-parole déterminé.